APRES LA VISITE PRÉSIDENTIELLE AUX ETATS-UNIS ET PAR CES TEMPS D’INCERTITUDE ET DE VIOLENCES, UNE GOUTTE D’EAU MESSAGÈRE D’ESPÉRANCE ?

Publié le 3 Décembre 2022

 

Par ces temps où l’incertitude et les violences prévalent, les philosophes seraient-ils les propagandistes du rire en son sens initiatique de « l’amour de la sagesse » ?

Voilà en tout cas qui nous donnerait une autre soif de ne pas (trop) désespérer.

De Bergson à Spinoza, penseur de la joie, de la Satire du rire en passant par Platon mais aussi de la servante devant Thalès, dans le Théétète, ou de la moquerie des ignorants de l’Allégorie de la Caverne, sans oublier l’ironie de Socrate et de Jankélévitch mais encore l’ironie et l’humour de Kierkegaard, sinon et plus simplement, du mot d’esprit façon Freud, la passerelle menant, dans le genre, au monde politique actuel et particulièrement français, est à elle seule un raccourci de situations désopilantes qui prêteraient à rire en permanence si ce n’était la gravité analytique, façon Kant, qui a enfermé la puissance de conversion du ravissement comme expérience esthétique de la joie, dans le cadre étroit du plaisir désintéressé comme concept.

On peut encore rêver.

Fin de cette savante analyse sinon de  « réponse à une émotion plaisante. »

Peut-être le philosophe en titre n’a-t-il pas su jouir de l’art. Sans doute, aussi, a-t-il peut-être manqué de cette pratique sans quoi l’art ne se donne que comme représentation ?  

Question finalement sans réponse sinon une certaine conception intellectuelle de la rigolade qui ne donne pas tellement envie de rire. Même jaune.

Encore moins sur les bancs d’une assemblée nationale en déliquescence intellectuelle. Ministres de la république compris. Pas de quoi s’en réjouir.

Serait-ce alors le fameux « propre de l’homme », façon Robert Merle – auteur, entre autres ouvrages, de « Fortune de France » et de « La mort est mon métier » -  ou encore la démonstration à la sauce Claude Lelouch au travers de plus de 50 films dont les plus marquants : « Vivre pour vivre » ou « Un homme et une femme » ? (dont la bande originale, en vinyle s’il vous plait, aurait été offerte au président Biden)

Qu’importe au fond le moyen de « dissertation », en l’occurrence la plume pour le premier et la caméra pour l’autre, d’autant qu’il est de facto intéressant d’établir quelques différences, sinon quelques nuances, sur cette manière de concept, ou de fil conducteur, à savoir :

L’homme serait-il le seul animal ayant la faculté de rire ?

Il fut un temps, au fond pas si lointain, où la chaire présidentielle nous a offert quelques séquences hilarantes.

Nous y reviendrons. 

CE JEU QUI IMITE LA VIE

Pour l’heure, Henri Bergson nous a livré sa notion personnelle du rire dans un essai sur la signification du comique dans lequel il ressort que  la comédie est semblable à « un jeu qui imite la vie ».

Tiens, tiens …

« Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain"

Du « Malade imaginaire » aux « Fourberies de Scapin » » en passant par « Tartuffe », le philosophe étaye son argumentation à partir de trois situations de fait . Mais au fond, il semble bien que dans ces propos il soit essentiellement question de ces fameuses nuances évoquées précédemment.

Démonstration.

« Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Ainsi, un paysage n’est jamais risible et un animal est risible lorsque l’on surprend chez lui une attitude ou une expression humaine.

« Le rire s’accompagne toujours d’une insensibilité ou d’une indifférence : c’est une anesthésie momentanée du cœur, pendant laquelle, l’émotion (ou l’affection) est mise de côté ; il s’adresse à l’intelligence pure.

Enfin, le rire a une signification sociale et doit répondre à certaines exigences de la vie en commun, le rire étant toujours le rire d’un groupe.

A gorge déployée.

Conclusion Bergsonnienne : ( je le cite)

 « Le comique naîtra quand des hommes réunis en groupe dirigeront tous leur attention sur un d’entre eux, faisant taire leur sensibilité et exerçant leur seule intelligence. »

Il s’agit donc bien d’un jeu qui imite la vie. Et dans cet étrange jeu, le rire constitue l’unique différence, mieux la seule « nuance », par rapport à l’animal.

Voilà qui va en rassurer certains sur leur supériorité. Enfin, leur supposée supériorité.

 

Dans l'obscurité du pouvoir ou la main d'un président sur l'épaule de l'autre : à qui profite le geste ?

Référence à Rabelais dans « Gargantua » en filigrane d’une autre œuvre, d’Aristote celle-là, intitulée « Parties des Animaux » qui pourrait  avantageusement revendiquer cet aphorisme ou bref énoncé en vieux français :

« Mieulx est de ris que de larmes escripre

Pour ce que rire est le propre de l’homme ».

Nous n’entrerons pas dans cette querelle de philosophes sur fond de dialectique spécifique, façon vieux français.

RÉFLEXE CONCEPTUEL

Jacques Derrida dans son livre « L’ Animal que donc je suis » (restons dans l’approximation didactique de l’époque,) la résume à sa façon:  

« Chaque fois que : « on » dit « L'Animal », chaque fois que le philosophe, ou n'importe qui, dit au singulier et sans plus « L'Animal », en prétendant désigner ainsi tout vivant qui ne serait pas l'homme (…), eh bien, chaque fois, le sujet de cette phrase, ce « on », ce « je » dit une bêtise. Il avoue… sans avouer, il déclare, comme un mal se déclare à travers un symptôme, il donne à diagnostiquer un : « je dis une bêtise ». Et ce « je dis une bêtise » devrait confirmer non seulement l'animalité qu'il dénie mais sa participation engagée, continuée, organisée à une véritable guerre des espèces. »

Ouf !

Et de concevoir la question de l'« animal » comme une réponse à la question du « propre de l'homme » en mettant en jeu la capacité à ce dernier d'être en droit de se faire valoir toujours aux dépens de l’animal ; alors qu'il semble bien que ce réflexe conceptuel soit, par essence, un préjugé, et non le fruit d'un raisonnement philosophique garant de ce droit :

« Il ne s'agit pas seulement de demander si on a le droit de refuser tel ou tel pouvoir à l'animal. (..)

il s'agit aussi de se demander si ce qui s'appelle l'homme a le droit d'attribuer en toute rigueur à l'homme, de s'attribuer, donc, ce qu'il refuse à l'animal, et s'il en a jamais le concept pur, rigoureux, indivisible, en tant que tel. » écrit encore Jacques Derrida.

Inépuisable mais pas inintéressant débat en filigrane de mon dernier propos sur le thème ô combien singulier et tragique de la corrida, développé sur ce même blog, qu’il n’y a pas lieu de comparer.

La violence est ce qu’elle est : tout simplement détestable dans l’absolu. N’en déplaise à ceux qui considèrent avoir mieux à faire en privilégiant les drames humains, dont celui de l’Ukraine que de pleurer sur un taureau ou un cerf poussés dans leurs ultimes et imparables retranchements. Pas très noble.

Le thème a généré de passionnants et parfois vifs commentaires. Sans parler des pôles d’intérêt du moment qui ne feraient, selon eux, que déplacer la valeur du débat. Toujours le risque du mélange des genres.

Nous n’irons pas jusqu’à paraphraser le pape François interrogé sur les homosexuels et répondant du tac au tac :

« Qui suis-je pour juger ? »

MAL DE VIVRE ET SENSIBILITÉ

Le drame de l’Ukraine – parce que proche de nous est l’exemple du danger potentiel qui pourrait s’ensuivre – tout comme ces terres étrangères qui rendent bien fragile ce fameux « propre de l’homme » façon Robert Merle et son héroïne chimpanzé qui, prenant conscience de l’hostilité des humains et de sa différence, sombre dans un mal de vivre qui la rend dangereuse : tout cela invite à la réflexion. Une profonde et réfléchie réflexion.

En cela, le rire nous différencie peut-être mais manifestement pas pour ce qui touche à la sensibilité que nous nous devons de partager avec la gent animale.

La fin de la sagesse est le rire, assure malicieusement Philon d’Alexandrie. 

On s’en étonnerait, tant il paraît communément admis que la finalité de la sagesse est une existence tout simplement bonne. Car, s’il suffit de rire pour se reconnaître sage, alors à quoi bon l’ascèse philosophique, dont on sait que, par le travail du concept, elle engendrerait aussi la sagesse ?

A moins que le rire du sage ne submerge à terme le rire du commun des mortels ?

L’existence d’une philosophie du rire n’échappe donc à personne mais, pour autant et inversement, peut-on concevoir la possibilité d’un rire philosophique en acte, irréductible au concept du rire, et qui procèderait de l’effort de connaissance ?

Équation complexe :

« Pour le moins, la philosophie se doit d’être modeste. Toujours en défaut de connaissance dans sa quête en direction de l’intelligibilité du réel, perpétuellement en manque de sagesse dans son mouvement de mise en critique et son activité de création conceptuelle impuissante en tant que raison à éradiquer le mal, elle n’est de surcroît pas non plus à elle-même sa propre fin. On ne philosophe pas pour philosopher, mais pour nuire à la bêtise (et la sienne propre, en premier lieu), pour accroître sa puissance d’être, par amour de la sagesse. »  estime le philosophe Nicolas Go.

A cet égard, on ne saurait aussi bien dire à l’instar de Marc Aurèle dans sa réflexion « Pensées pour moi-même » :

“ Simple et modeste est l’œuvre de la philosophie !
Ne me pousse pas à prendre des airs solennels. ”

Une invitation – chez certains responsables politiques - à l’autocritique

ENRICHISSANTE GOUTTE

Ainsi, philosopher, c’est aussi apprendre à rire, ou pour parodier Platon, c’est surtout apprendre à mourir… de rire !

Évidemment.

L’humour et la malice étaient monnaie courante chez les anciens ; et les facéties des cyniques - les philosophes cyniques dans la pensée grecque se fondaient sur un idéal commun -  sont édifiantes à cet égard.

Parfois, les philosophes les plus sérieux cèdent à la moquerie badine, et l’ironie représente l’arme socratique par excellence.

Qu’il soit humour ou ironie, le rire est finalement une vertu philosophique.

Et la gravité, la marque de l’imposture…

Jusqu’à imaginer un gage de sainteté depuis que Nietzsche l’a « canonisé » ?

Tout espoir n’est donc peut-être pas totalement perdu si toutefois  on en croit encore l’essayiste et docteur en philosophie, Nicolas Go, auteur de l’impayable et régénérant essai sur la sagesse intitulé « L’art de la joie »  dans lequel il affirme  :

« Rire en philosophie consiste à se réjouir de l’existence. Le rire philosophique est affirmateur et corrélativement, c’est à proportion du caractère affirmateur d’une philosophie que le rire est possible. »

Un propos hautement et intellectuellement réconciliateur. En somme, d’essence freudienne.

« L’enjeu réside dans le soulagement de la conscience souffrante, et la méthode du rire consiste à regagner un plaisir perdu du fait de notre activité psychique ; la visée touche à l’inconscient, et à la mémoire affective qu’il porte : nous nous efforçons d’atteindre à une euphorie proche de l’humeur joyeuse de notre enfance, période où nous savions goûter à la joie de vivre sans condition, sans le recours nécessaire de ces plaisirs de substitution qui accompagnent l’humour, le comique ou l’esprit. Le rire, à l’instar de l’art, soulage de la souffrance, et décline son caractère libérateur à proportion du plaisir qu’induit la plaisanterie. L’humour contrarie en somme le tragique de l’existence, comme en témoigne cet exemple cité du condamné à la peine capitale : entraîné à la potence un lundi matin, il se serait écrié tout de bon “ La semaine commence bien ! ”  explique encore Nicolas Go.

En ces temps sombres et nourris d’incertitude, dans cet océan d’infinie tristesse, une simple et fragile goutte d’eau apparait comme une enrichissante et délicieuse espérance !

Mais, là encore, et en conclusion, on peut rêver.

Notamment, après le récent voyage d’État présidentiel aux États-Unis.

Un voyage qui a ravivé quelques drôles (au sens propre)  souvenirs. Qui ne se souvient, en effet, des imprévisibles explosions de rire d’un Boris Eltsine et d’un Bill Clinton ?

 

Boris Eltsine et Bill Clinton :  « Le comique naîtra quand des hommes réunis en groupe dirigeront tous leur attention sur un d’entre eux,"

C’était en 1995, à New-York, lors d’une conférence de presse. L’épisode est mythique. Tout comme le

Dialogue, à peine croyable et qui prend aujourd’hui tout son sens avec les appels du pied et à la raison, entre Occidentaux et Russes sur le sort de l’Ukraine et l’avenir de l’Alliance atlantique,

Le dialogue des deux présidents fut révélé par la déclassification d’archives américaines des années 1990. Notamment, celle intervenant le 19 novembre 1999, date à laquelle Bill Clinton et Boris Eltsine se retrouvèrent pour la dernière fois à Istanbul, un mois avant la démission du président russe …  qui venait de nommer Vladimir Poutine comme Premier ministre.  

Qui a dit que l’Histoire était un éternel recommencement ?

FIAT LUX

Aujourd’hui, entre un président des États-Unis un peu « space » (comme on dit familièrement en usant de cet horrible « anglicisme ») mais tout aussi conscient de sa puissance; et un président français en quête d’audience, ou de reconnaissance, surfant non sans intelligence sinon malice (il faut bien lui reconnaître cette qualité) sur l’émotion associée au courage d’anciens combattants américains durant la deuxième guerre mondiale et justifiant discrètement quelques larmes furtives sur certains visages n'étant pas forcément ceux de thuriféraires du régime en place.

Pari gagné quant à la suite de ce conflit pacifique entre le pot de fer et le pot de terre ?

Suite au prochain numéro ou comme disent les anglais  « Wait and see ».

Ne nous berçons cependant pas trop d’illusions.

 

En validant le menu du dîner d'État offert à son hôte français Jo Biden s'est peut-être souvenu d'une lecture de Pierre Daninos estimant que les Français ont une telle façon gourmande d'évoquer la bonne chère (l'écrivain orthographiait chair qui est aussi accepté)  qu'elle leur permet de faire entre les repas des festins de paroles.. .. comprenne qui veut !

 

Quant au « Fiat Lux » divin rapporté dans la Genèse et appliqué à nos prochains lendemains, il a, malheureusement et vu la conjoncture, de fortes chances de ne pas être effectif.

Même Saint Augustin y perdrait son latin lui qui conseillait :

« Il vaut mieux suivre le bon chemin en boitant que le mauvais d'un pas ferme. Le bonheur, c'est de continuer à désirer ce qu'on possède. Se tromper est humain, persister dans son erreur est diabolique. Les royaumes sans la justice ne sont que des entreprises de brigandage. »

 

D’aucuns devraient se reconnaître. Mais voilà …

 

Bernard VADON