Mais où est donc passé le Président ?

Publié le 6 Juin 2022

 

C’était au mois de mai 1968.

Un mouvement de révolte étudiante sans précédent, né du malaise latent au sein de l'université française – critique de l'enseignement et crise sociologique -  secoue le pays.

Le 29 mai, un mercredi de la même année, alors que devait se tenir le traditionnel Conseil des ministres, le général de Gaulle, Président de la République en exercice, le fait aussi inopinément que mystérieusement et sans explications, reporter au lendemain à 15 heures.

Dans le même temps et dans le plus grand secret, le chef de l’État quitte Paris en hélicoptère avec pour destination le domaine de La Boisserie, propriété du général, dans la Haute-Marne. Version officielle.

Alors que les services publics sont paralysés et que les étudiants incitent au départ du général, à Lyon, un commissaire de police est tué par un camion lancé par les manifestants et des manifestations violentes éclatent à Bordeaux, Strasbourg, Nantes et Toulouse. Tout ne va pas très bien. Le moins que l’on puisse dire.

Le recours à l’armée est même un temps envisagé.

Le pays apprend parallèlement  l’organisation d’un référendum alors qu’avec les accords de Grenelle, des négociations sociales difficiles s’engagent et que  le ministre de l’éducation donne sa démission.

Le régime est plus que jamais contesté. Et en danger.

La soudaine et imprévisible disparition du général donne lieu à tous les commentaires et interprétations possibles. On est en plein mélodrame.

Quelques heures plus tard, l’opinion publique apprend que, contrairement à ce qui avait été annoncé le matin, De Gaulle n’est jamais parti en Haute-Marne où finalement il n’atterrira qu’en fin d’après-midi.

Comment au nom de l’information combler ce « trou » de quelques heures ?

Les plus audacieuses supputations sont avancées dont la démission du général.

Pour apprendre en définitive que le chef de l’État s’est rendu à Baden-Baden au poste de commandement des Forces française en Allemagne alors commandées par une vieille et sûre connaissance, le général Jacques Massu. Une entrevue de presque deux heures au cours de laquelle le général De Gaulle sera rassuré quant à la fidélité de l’armée. Un événement qui va rapidement charger le cours des choses. 

Au lendemain de cet impromptu politique Charles De Gaulle, dans l’une de ces allocutions radiodiffusées dont il a le secret quant au style, à la forme et au fond, annonce qu’il reste au pouvoir, qu’il maintient dans ses fonctions le premier ministre, Georges Pompidou, mais en revanche qu’il dissout l’Assemblée nationale.

Un coup de poker magistral entériné dans la foulée par une manifestation monstre organisée par les Associations de soutien de la Ve République et qui rassemble plusieurs centaines de milliers de personnes sur les Champs-Élysées.

La politique est l’art du possible avait un jour déclaré Léon Gambetta laissant plus tard et dans un autre contexte à Charles de Gaulle la paternité d’un autre état d’âme révélant la face cachée et non la moindre de cette personnalité hors du commun :

 « Il est tout à fait naturel qu’on ressente la nostalgie de ce qui était l’Empire, tout comme on peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages. Mais, quoi ? Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités ».

Nul doute que le général, lors de sa décision de se rendre dans la station thermale rhénane, ait alors et vivement ressenti l’envie de renoncer au pouvoir. On raconte d’ailleurs qu’il s’en serait confié.

Finalement, nul doute que la confiance qu’il semble avoir retrouvé à l’occasion de cet envol éclair ait été une sorte d’électrochoc que l’avenir confirmera.

Gaullistes et républicains indépendants reprennent du poil de la bête en s’octroyant quelques semaines plus tard une victoire sans précédent lors des élections législatives des 23 et 30 juin 1968 :

“Quant au pouvoir, je ne saurais, en tout cas, quitter les choses avant qu'elles ne me quittent.” déclarera  le général.

De fait, le 27 avril 1969, le peuple français est consulté par référendum sur une réforme du Sénat associée à la mise en oeuvre d'un ambitieux projet de régionalisation.

Cette réforme proposée par le président Charles De Gaulle sera rejetée à la majorité de 52,41% des suffrages exprimés.

Opposition à la réforme de la Constitution ou lassitude après onze ans de présidence gaullienne ?

« De la réponse que fera le pays à ce que je lui demande va dépendre évidemment, soit la continuation de mon mandat, soit aussitôt mon départ. »

Le soir même, le général de Gaulle assumera, non sans panache, son échec dans un message officiel au président du Conseil constitutionnel : 

« Je cesse d’exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd’hui à midi ».

Dès le lendemain, lundi 28 avril, le président du Sénat Alain Poher exercera par intérim la présidence en attendant le scrutin et l'élection, le 15 juin,  de Georges Pompidou.

Ainsi va l’Histoire de ce pays à nul autre pareil. Même en période de mal être comme c’est actuellement le cas. N’en déplaise à ses détracteurs .

Aujourd’hui, la France ne va pas spécialement bien. C’est le moins que l’on puisse dire et sans jouer les Cassandre, l’avenir, à cette heure, ne présage rien de bon.

De toutes parts, le bateau prend l’eau. La raison d’État au plus haut niveau n’est qu’une stérile vue de l’esprit. Les scandales de toutes sortes se multiplient.

Plus que jamais la question se pose.

Mais où est donc passé le Président ?

L’épisode hallucinant du stade de France et l’image pour le moins minable du pays à l’étranger.

La morgue incroyable des responsables directement concernés – ministres de l’Intérieur et des sports en tête – se prenant, dans leurs explications oiseuses, les pieds dans le tapis.

Mais où est donc passé le Président ?

Le département de la santé en pleine crise et confronté à l’impossible dans ses missions. Et ne se mettant pas des gants pour interpeler celui qui au terme d’un premier mandat promet à nouveau. Ce qui n’empêche pas les gogos de service et autres thuriféraires du pouvoir en place, d’acclamer celui qui les visite et de tenter de toucher ses mains, ou son vêtement, à l’image évangélique de la femme hémorroïsse miraculeusement guérie après avoir touché la tunique du Christ (audacieuse comparaison pour simplement illustrer la crédibilité humaine hors spiritualité entendons-nous bien).    

Mais où est donc passé le Président ?

Les quartiers - principalement autour de la capitale – aux prises avec une voyoucratie galopante. Ce n’est pas encore les États-Unis avec leur moralité à géométrie variable et surtout leur dramatique bilan mortifère. Nous semblons cependant nous trouver sur la route pour s’inspirer de ce détestable modèle.

Les rodéos urbains en sont une tragique et inacceptable illustration. Une économie en berne, n’en déplaise au tartarin de service qui s’évertue à nous faire croire que tout va bien en dépit des alertes inquiétantes d’éminents économistes dont Agnès Verdier-Molinié, lobbyiste de droite libérale, essayiste et figure médiatique française qui dirige depuis 2007 l'iFRAP, un « think tank » libéral représentant d'intérêts privés auprès de l'Assemblée nationale et à laquelle, dans ces mêmes colonnes, je consacrais, le 22 avril dernier, sous le titre « Le véritable état de la France », un article en forme d’avertissement.

Mais où est donc passé le Président ?  

C’est vrai que l’on est tenté, surtout lorsque tout ne va pas très bien, d’établir des comparaisons. Et d’imaginer ce que laisseront comme traces ceux qui ont aujourd’hui charge d’État. L’inexpérience et la légèreté – les mots sont encore aimables – des équipes gouvernementales chargées de notre avenir politique et économique sont inquiétantes.

Aucune d’entre elles et aucun d’entre eux n’étant à la hauteur de l’enjeu.

Plus imprégnés de la suffisance insupportable du « patron » que de la modestie qui devrait en la circonstance s’imposer à chacune et à chacun. Pierre Dac dont l’humour dissimulait la vérité disait de la géométrie politique, c’est le carré de l’hypoténuse parlementaire égal à la somme de l’imbécilité construite sur ses deux côtés extrêmes. Plus que jamais, en France, dans l’actuelle gabegie la question est pressante.

Mais où est donc passé le Président ?

Le général De Gaulle qui se faisait une certaine idée de la France a eu maintes fois des opportunités d’abandonner le pouvoir. Jusqu’à ce qu’un certain 27 avril 1969,  le destin en décidât autrement. Et cette fois, de façon irréversible.

La notion du pouvoir selon Charles De Gaulle qui avait entre autres talents celui de savoir s’entourer – qui ne se souvient des Pompidou et autres André Malraux, Couve de Murville, Alain Peyrefitte, Félix Houphouët-Boigny, Michel Debré, Antoine Pinay, Pierre Mesmer et bien d’autres -  vaut pour les hôtes actuels et à venir du palais présidentiel :

« La solution, du moins son principe, se trouve dans le passé. Il faut faire appel aux éléments « intemporels » de la nation française ce qui implique que les institutions de la France doivent tenir compte « de notre histoire, de notre génie national et des dangers qui apparaissent à l’horizon. L’État constitue en ce sens une notion quasi sacrée car il garantit les Français contre eux-mêmes, contre les dangers d’un individualisme triomphant ainsi que contre leurs traditionnelles divisions, et ce autour de la notion d’intérêt général. »

De quoi rabaisser le caquet de quelques imprécateurs de circonstance et agitateurs potentiels du moment prêts à sauter sur la bête malade et qui se font une autre « idée » de la France.

Suivez mon regard.

 

Bernard VADON

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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