DES VIGNOBLES BOURGUIGNONS AUX PLAGES D’AGADIR, EN PASSANT PAR LES CIMES PYRÉNÉENNES, L’IMPROBABLE DESTIN D’UN PIANO FRANÇAIS ÉRARD.   

Publié le 29 Juin 2022

 

En ce triste matin voilé de ce 13 mai 2021, je m’invente l’enthousiasme de mes ancêtres dans leur château de Bourgogne, jouant sur ce piano Érard, parfois à quatre mains, et celui de mes amis pianistes répondant, quelques décennies plus tard, avec infiniment de gentillesse à nos invitations musicales. Tous animés du désir de faire revivre le temps d’hier dans l’intention modeste mais sincère de partager leur passion pour la musique.

Comme l’écrivait le philosophe Alain, le souvenir commence avec la cicatrice. Point de vue auquel se substitue par choix délibéré la sensibilité de Victor Hugo qui estimait, quant à lui, que caresser est encore plus merveilleux que le souvenir. Mais, finalement, c’est à Henri Lacordaire que j’accorderai ma préférence lui qui affirmait que le souvenir « c’est la présence dans l’absence, c’est la parole dans le silence, c’est le retour sans fin d’un bonheur passé auquel le cœur donne l’immortalité. »

Ainsi, de Gabriel Fauré à Maurice Ravel en passant par Joseph Haydn, heureux propriétaire d’ un piano numéroté 28 et fabriqué en 1800, sans oublier, la liste des amateurs des instruments de marque Érard laquelle n’est pas exhaustive. Pour preuve, le numéro 133 datant de 1803 qui fut acquis par Beethoven. Jusqu’à ce restaurateur de pianos officiant à Antibes sur la côte d’azur française que j’avais sollicité et qui, après quelques recherches, découvrit, non sans une agréable surprise, que Franz Liszt aurait effectivement pu jouer sur notre piano familial, riche de ses 165 années d’expérience, qui prit forme et âme en 1856 sous le numéro 28.251 avant de subir, il y a quelques années, une nouvelle et sérieuse cure de rajeunissement qui nous permit de continuer de le jouer lors d’inoubliables récitals. 

La preuve faite de notre propension à sanctifier les souvenirs !

Ce qui n’exclue pas un certain spleen que n’aurait pas désavouer Guillaume Apollinaire.  

A LA MANIERE DE CHOPIN

Ainsi, hier encore, dans la pénombre de notre salon, au cœur de cette maison tournée vers les cimes pyrénéennes nimbées de neige où le vent invente à sa guise des nuages frangés de gris, l’élégance racée de notre Érard m’interrogeait alors que le vent s’employait à composer dans les hautes futaies du parc une singulière mélodie qu’en la circonstance nous aurions pu qualifier de funèbre. 

Un certain spleen ...

En cet instant ô combien intense et soudain remémoré, je me prends à rêver d’un autre siècle baigné de ces mille et une notes ; autant d’étoiles brillantes au firmament musical dont Platon disait, à propos de la musique, qu’elle donne une âme à nos cœurs et des ailes à nos pensées. 

Comment, en ces instants privilégiés, ne pas évoquer Beethoven et sa 12ème Sonate en la bémol majeur opus 26 mais aussi sa 7ème symphonie en la majeur ; et jusqu’au sublime deuxième mouvement de sa 3ème symphonie en mi bémol majeur.

Un peu à la manière de Frédéric Chopin qui, en choisissant pour sa fameuse Sonate N°2 la sombre tonalité du si bémol mineur, favorisait un climat contrasté exprimant secrètement et paradoxalement angoisse et sérénité. Avec, cependant, une partie centrale de la partition privilégiant une ligne musicale planante et irréelle propre à révéler un monde idéal de beauté et de paix. Une partition par ailleurs redoutable. En tout cas, une illustration sonore parfaite du décor.

Dans la pénombre de notre salon, l'élégance racée de mon Érard m'interroge encore. L'imaginaire ne connait pas de frontières. Que dire, en filigrane sonore de l’impressionnant « Dies Irae » du requiem de Mozart et du non moins effrayant « Ingemisco » de Giuseppe Verdi ; ou encore des souffrances exprimées dans le « Chœur des esclaves Hébreux, dans l’acte III de Nabucco, ce chant-prière douloureux dont quelques notes, comme celles des magnifiques « Vêpres siciliennes ». Ou encore, de « Luisa Miller » et tant d’autres œuvres inoubliables, qui ont peut-être pris corps sur le clavier de l’Érard installé dans la maison de Giuseppe Verdi, à Sant’ Agata, dans la province de Plaisance, en Italie.

Giuseppe Verdi à Sant' Agata en Italie à son piano Érard.

Nous n’en sortons pas car ainsi va la magie musicale pour ne pas dire le miracle musical.

INFINIE NOSTALGIE

Bruno Leonardo Gelber, dans la lignée des Nelson Goerner, Luis Ascot et autres Martha Argerich ou encore Daniel Barenboim, me ramène secrètement et  insensiblement à une mystérieuse réalité sinon à une infinie nostalgie face à cet instrument quasiment ressuscité qui, après un voyage rocambolesque et improvisé à travers la France du Sud-Ouest puis du port de Sète à celui de Tanger au Maroc avant Agadir, où il est aujourd’hui l’hôte de son nouveau – et heureux – propriétaire, Imad Jawhari qui partage avec sa fille une forte et louable passion pour la musique et qui se sont, de la façon la plus sympathique et touchante qui soit, pris d’un singulier et rassurant attachement pour ce piano Érard venu d’un ailleurs improbable.

En cet instant d’infinie nostalgie mais de profond bonheur, je contemple à l’envi mon ancien piano lequel, après une cure de jouvence à Marrakech entre les mains expertes de Hassan Ben Addi – accordeur, réparateur de pianos mais également musicien et enseignant au conservatoire de Marrakech – occupe, magnifique, un espace privilégié dans le vaste salon d’une belle résidence tournée vers la baie d’Agadir qu’elle domine. Je ne peux, en cet instant d’exception, m’empêcher de penser à la description que faisait de l’instrument mon ami d’alors, le grand pianiste argentin Bruno Leonardo Gelber (pas moins de 5000 concerts et récitals donnés dans une cinquantaine de pays, élève surdoué de Marguerite Long, la géniale inspiratrice et interprète du Concerto en sol de Maurice Ravel que ce dernier composa pour elle :

 « Cet ami fidèle et merveilleux, ce « Monsieur » aux dents alternativement blanches ou noires – miracle de la mélodie- qui me sourit toujours. Un ami de tous les jours et qui répond selon la manière dont vous le traitez. Un ami dont je n’ai jamais douté. » 

 

Même en pleine restauration "ce Monsieur aux dents alternativement blanches ou noires me sourit toujours." 

Une évocation aujourd’hui mythique qui bouleversa les festivaliers de La Roque-d’Anthéron dans le sud de la France et dans l’ombre de la pianiste Guiomart Nova.

Elle qui, selon Nelson Freire, affirmait, dans ses interprétations, une originale pâte sonore rien qu’en découvrant la chorégraphie de ses mains. Et cela, dans le droit fil de la technique moderne prônée par Franz Liszt mettant en exergue l’empreinte de la main sur le clavier, le poids du bras, la décontraction, la recherche de la sonorité et les différences de style.

Entourés de quelques amis, nous avons, ces jours derniers, vécu une manière de transmutation intellectuelle alors que le jeune pianiste Ryan Baeijens – seulement âgé de 12 ans - qui nous accompagnait avec ses parents, nous proposait, pour la circonstance, l’interprétation d’une œuvre rendue plus singulière encore par le contexte et intitulée : « Nuvole Bianche » du pianiste-compositeur italien, Ludovico Einaudi.

S’émancipant en quelque sorte de la conception classique dans laquelle s’impose la rigueur sans pour autant négliger les contrastes et partant l’originalité de cette singularité pianistique, le jeune Ryan s’affirme déjà comme un musicien né qui aura demain tout loisir, si toutefois il le souhaite, de parfaire ses interprétations. Il aura alors beau jeu de développer naturellement la transparence sonore et un phrasé naturels. Et d’aborder à la griffe du répertoire romantique qui se distingue par la maîtrise du toucher. Il n’en est pas loin.

Dans la mouvance de ses illustres prédécesseurs de Claudiio Arrau, qui s’imposait par l’architecture solide de ses interprétations à Rudolf Serkin qui associait fougue et poésie laissant à Robert Casadesus une synthèse à la française qui s'étend au répertoire romantique après s’être forgé sur la rigueur classique, ce jeune pianiste, s’il parvient à juguler sa fougue et ses emballements, pourra alors privilégier sa sensibilité et retrouver la plénitude qui caractérise certaines pièces.

Cette composition de Ludovico Einaudi lui ouvre la route des nuances.

En n’oubliant pas ce conseil d’Oscar Wilde à savoir que la musique met l’âme en harmonie avec tout ce qui existe.

Et prendre le pas sur le pouvoir des mots.

En somme, et au travers de cette manière de résurrection, l’élégance pure dont Sully Prudhomme estimait qu’elle est le geste d’une âme d’élite.

 

Bernard VADON

En cet instant d’infinie nostalgie mais de profond bonheur, je contemple à l’envi mon ancien piano alors que le jeune pianiste Ryan Baeijens nous proposait, pour la circonstance, l’interprétation d’une œuvre rendue plus singulière encore par le contexte et intitulée « Nuvole Bianche » du pianiste-compositeur italien, Ludovico Einaudi ...

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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