DE BÂLE A MARRAKECH AVEC L’ARCHITECTE SUSANNA BIDERMANN : DÉFENSE ET PROMOTION DE LA CULTURE ET DE L’ART MAROCAINS.

Publié le 31 Mai 2022

 

Bien qu’évoluant chacune dans le monde parfois feutré où les femmes excellent et que leur parcours tout aussi flamboyant nous interpelle même à des niveaux de notoriété différents, je n’ai pu m’empêcher, en découvrant Susanna Bidermann et son œuvre, de penser à Andrée Putman un autre « monstre » de la décoration instigatrice d’un style qui a fait incontestablement bouger les lignes de la décoration d’intérieur. Et pourquoi pas, pour la séquence africaine sinon exotique, une référence ou un clin d’œil à Alexandra David-Néels partie satisfaire ses interrogations spirituelles dans la ville de Lhassa qu’elle sera la première femme occidentale à traverser.

Une vaste et impressionnante résidence : un lieu pour le coeur...

Au-delà de son style singulier Andrée Putman déclarait :

« Mettre en scène des climats particuliers, construire des ambiances graphiques, neutres, jamais glaciales, où l'on se sent bien et s'amuser des accidents qui ajoutent poésie, humour, mystère. »

Et se plaisait à dire :

 "Aux gestes trop puissants, je préfère une séduction diffuse."

Susanna Bidermann : l'art de se mettre en scène.

Des femmes extraordinaires ou tout simplement exceptionnelles pour qui, chahuter le conventionnel n’était pas la moindre de ces révolutions de salons et qui font mon bonheur.

Pour ce qui est d’Andrée Putman en tout cas, grande prêtresse de « l’association » de meubles des années 1920 avec des pièces contemporaines, qu’il s’agisse du tabouret de Pierre Chareau, de la chaise en acier de Mallet-Stevens, de la lampe-projecteur de Fortuny, des fauteuils en toile de Jean-Michel Frank, chaises longues ou encore des tapis d'Eileen Gray, elle assume sans ambages :

 "j'ai toujours voulu réconcilier des matériaux brouillés par la convention."  confiait-elle.

ELEGANCE ALTIÈRE

Ainsi, dès les années 80, elle imposera un modèle original qui prendra vite racine dans l’architecture contemporaine du moment. De la salle de bains en damier de céramique noire et blanche aux lavabos d'acier en passant par le banc Éléphant, au dossier démesuré en lattes de bois, le canapé Crescent Moon et les fauteuils Clair de jour, Andrée Putman n’a jamais trahi ses affinités avec les artistes Bram Van Velde, Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle, le couturier Karl Lagerfeld ou encore la styliste Denise Fayolle. Entre autres.

Susanna Bidermann : "J'ai toujours été passionnée par les paysages d'Afrique du Nord."

Avec Susanna Bidermann, que j’ai eu la chance de connaître, j’ai retrouvé cette indicible et captivante nonchalance naturelle. Celle qui se passe de ces colifichets et autres accessoires qui ne font pas pour autant de la femme un être différent. Susanna Bidermann, comme Andrée Putman, affichant une élégance altière partagée, n’avait pas besoin d’ajouter à son apparence pour imposer sa singularité dans tous les sens du terme et particulièrement dans ses activités professionnelles. Dans un autre genre, Alexandra David Néels n'était pas, quelque part, sans leur ressembler.

Andrée Putman et Susanna Bidermann possédaient incontestablement le sens inné de l’art de se mettre en scène mues par une volonté de travailler l’espace et surtout de jouer des perspectives et des formes géométriques. Alexandra David Néels n’avait rien à leur envier. 

Des parcours au demeurant bien distincts. Et pourtant …

Avec, peut-être, une démarche autrement personnelle pour Susanna Biedermann.

En effet, celle-ci, après avoir étudié l'architecture d'intérieur à GenèveFlorence et à Bâle puis voyagé au Brésil, en Tunisie et aux États-Unis, et travaillé en indépendante collaborera durant trois années avec des architectes parisiens avant d’ouvrir son entreprise en 1980 en qualité d'architecte d'intérieur et d’artiste et de contracter un mariage de cœur avec Max Alioth, un architecte de Bâles.

Max Alioth et Susanna Bidermann : un mariage de coeur.

Putman, c’était New-York et Paris ; Alexandra David Néels, le Tibet ; Susanna Bidermann, l’Afrique, et singulièrement le Maroc :

“J’ai toujours été passionnée par les paysages de l’Afrique du Nord. Mon premier coup de foudre je l’ai ressenti au début des années 90 en Algérie. Mais ce sera trois années plus tard suite à un voyage au Maroc et la découverte de la culture et des traditions de ce pays que mon choix se précisera. C’est à la même époque qu’un ami me montrera Dar Bellarj. Le choc fut instantané. » raconte Susanna Bidrmann ;

LONGUE ET BELLE HISTOIRE

L’histoire attachée à ce lieu – le terrain fut un temps la propriété du pacha El Glaoui - sera elle aussi, au fil du temps, génératrice de grandes passions.

Dans les années 30 existait un fundouk – une auberge en traduction occidentale – qui faisait office d’hôpital pour les cigognes blessées venant régulièrement hiverner.

Learning to look ...

Un marocain tenait pour elles le rôle d’infirmier : leur posant, si besoin, des attelles ou leur faisant boire des sirops afin de calmer leurs brûlures d’estomac.

Fermé jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, le bâtiment accueillera un temps des enfants jusqu’à ce qu’en 1998 Susanna Bidermann en fasse l’acquisition.

Ce sera le commencement d’une grande, longue et belle histoire.

Celui aussi d’une rénovation laborieuse mais conduite par un enthousiasme débordant qu’elle a communiqué à son amie intime Zoubida El Boustani – co-fondatrice de la Fondation et trésorière – sans oublier Maha El Madi sa proche collaboratrice et aujourd’hui directrice de la Fondation.

Susanna Bidermann avec Maha El Madi la collaboratrice et amie et aujourd'hui directrice de la fondation. 

Un sentiment d’admiration largement partagé qui dépassait les limites de cette vaste et impressionnante résidence.

Alentours et bien au-delà, le message de Susanna Bidermann faisait lui aussi son chemin bien au-delà des frontières de la bourdonnante médina.

Avec Max Elioth, les séjours entre Bâles et Marrakech se multipliaient avec cependant des temps prolongés dans la ville ocre-rouge.

Inlassablement Susanna Bidermann peaufinait ses projets.

Elioth et Susanna : entre Bâles et Marrakech ...

Parallèlement, elle enrichissait ses cahiers de ses impressions par le truchement  d’aquarelles délicates et raffinées, un art subtil qu’elle maîtrisait parfaitement.

Les couleurs et les senteurs sont les médiums d’une culture que nous aimons, aimait-elle confier.

UNIVERS ÉTRANGE ET POÉTIQUE

Paul Bourget, écrivain et essayiste membre de l’Académie française, écrivait,  pour sa part et à juste titre, que le flirt est l’aquarelle de l’amour. Laissant à Van Gogh l’analyse technique. Si l’on peut dire :

« L’aquarelle exige une grande habileté et une grande rapidité dans le travail. On doit travailler dans la matière mi humide pour obtenir de l’harmonie, et on n’a pas beaucoup de temps pour réfléchir. Il ne s’agit donc pas de travailler fragmentairement, non, on doit ébaucher presque d’un coup ».

Une sensibilité exquise !

Susanna Bidermann se reconnaissait-elle dans cette analyse et de ce fait enrichissait -elle son capital artistique tout en immortalisant ses émotions révélant, comme disait Renoir, « une sensibilité exquise » ? 

Je n’en serais pas surpris.

Aussi, ce n’est pas sans émotion que je retrouve dans ses évocations des signes évocateurs d’un univers étrange et poétique. Celui de Saint Exupéry notamment et de son petit prince évoluant sans crainte – même pas celle du serpent – au cœur d’un univers qui n’a pas son pareil pour « dire » les choses d’ailleurs.

L'aquarelle de l'amour ...

Lorsque je contemple – le mot est à peine puissant – les esquisses et les aquarelles de Susanna Bidermann, il est difficile de ne pas se laisser envahir par des émotions aussi fortes qu’indescriptibles. Les photographies ne sont pas moins évocatrices de ses états d’âme. Surtout lorsque l’objectif parvient à capter un morceau de désert à peine griffé par l’ombre maigrichonne d’un palmier sur une dune et frissonnant dans le vent.

UN CERTAIN REGARD

Le couple Elioth-Bidermann résidait souvent à Marrakech. Puis, en 1998, il décide de créer une fondation à Bâles sur le modèle de celle de Marrakech avec pour objectif d’intensifier la promotion de la culture marocaine constituant le socle de leur projet initial. Ce sera – dés 2002 – la création juridique de la Fondation de Bâles officiellement baptisée Fondation Dar Bellarj.

Marrakech ... cité phénix

La boucle est en quelque sorte bouclée jusqu’à la disparition, en mars 2007, de Susanna Bidermann, un événement douloureux pour tous les proches et collaborateurs ; et la décision de Max Elioth de rebaptiser le concept sous la même entité : Fondation Susanna Bidermann qui coiffe financièrement et administrativement l’ensemble des projets dont celui de l’École Supérieure des Arts Visuels. Une création dans la mouvance d’un prix institué il y a quelques années au Festival de Cannes et baptisé « Un certain regard ». Tout un programme et une démarche intellectuelle.  Oscar Wilde considérait que "La beauté est dans les yeux de celui qui regarde", Une manière de prouver que le regard est bien plus important que la chose regardée et que c'est l'imagination contenue dans ce simple regard qui fait tout.

ESAV : un certain regard.

Parallèlement, Max Elioth et le graphiste bâlois Beat Keusch couronnent l’action culturelle et artistique de Susanna Bidermann en publiant « Learning to Look » proposant une collection de dessins, aquarelles, peintures murales, objets, photographies, affiches, logos, plans et maquettes de bâtiments sans oublier les textes, sorte de mosaïque reflétant la personnalité artistique et créatrice de Susanna Bidermann.

Le doigt créateur ...

 

Romain Gary – l’auteur entre autres de ce merveilleux livre « La promesse de l’aube »  - estimait, à propos de la création artistique, que certains appellent cela un grain de folie alors que d’autres parlent d’étincelle sacrée. Il est parfois difficile de distinguer l’un de l’autre. Finalement, si on aime quelqu’un, ou quelque chose, il faut donner tout ce que l’on a et ce que l’on est, et ne pas s’occuper du reste.

Avant la construction de Dar Bellarj autrement et joliment nommé, la maison des cigognes, existait, nous l’avons écrit précédemment, un fundouk – une auberge -  abritant le dernier hôpital des oiseaux en Afrique du nord. Là, vivait un homme sage auquel sa bonté et son savoir permettaient de prodiguer les meilleurs soins aux cigognes blessées.

Le cercle de pierres : tout un symbole et une signification.

Ernest Renan, quant à lui, dans « La vie de Jésus » écrivait qu’il n’est pas de grande fondation qui ne repose sur une légende …  nul doute que Susanna Bidermann ait été mystérieusement et inconsciemment inspirée par cet épisode touchant qui n’a cessé de perdurer ne serait-ce que par le choix de ces oiseaux mythiques, symboles de paix qui ont de tous temps choisi Marrakech comme lieu de villégiature hivernale. 

En tout cas, les événements qui touchent à la légende promettent l’imprévisible, diffèrent le destin.

Une manière de laisser libre cours à l’imagination et d’annihiler la réalité au profit de la fiction surtout lorsqu’elle nous invite au rêve.

 

 

Bernard VADON

 

 

 

 

ÉVÉNEMENT MAROCCO-SUISSE
 

Zoubida El Boustani, amie intime de Susanna Bidermann, co-fondatrice de la fondation Dar Bellarj et aujourd'hui trésorière de la fondation en compagnie d'une "maman douée" et du fils de l'une des plus âgées de ces dernières. 

 

Dernièrement, à l’occasion de l’inauguration officielle du bureau de la Fondation Susanna Biedermann, à Bâle, en Suisse, une délégation de la direction de la Fondation Dar Bellarj de Marrakech ( dont Zoubida El Boustani et Maha Elmadi)  - un projet initié, il y a 23 ans, au coeur de la médina de Marrakech par Susanna Biedermann avec le concours de son mari et partenaire, l’architecte Max Alioth avec pour objectif la promotion de la culture vivante marocaine. La délégation était invitée à cet événement auquel étaient également conviés les représentants de l’ESAV ( École Supérieure des Arts Visuels ) accompagnés des membres de l’atelier « Hadra » des « mamans douées » mais aussi d’artistes et écrivains sans oublier une délégation de l’UCA des amis et partenaires de la Fondation Dar Bellarj.

Un événement enrichi par la présentation à Bâle de trois expositions phares organisées à Dar Bellarj-Marrakech :

« Marrakech: lieux évanescents .. Ville phénix » exposition qui est en quelques sorte le reflet du livre de Yassin Adnan assorti d’une mise en scène de l’artiste- photographe Nour Eddine Tilsaghani avec la participation des piliers de la photo-mémoire de Marrakech, Alaoui My Abdellah, Ahmed Benismael , Hassan Nadim, Abdessater Elghouat et My Hassan ElLmesbahi. 
 

 «Tamaghar »

Une présentation de l’exposition Femmes gravées de Maha Mouidine graphiste, lauréate de l’ESAV. 
« Marrakech Lockdown »  avec deux artistes photographes, Nour Eddine Tilsaghani et Mohamad Semaa. 
Cette inauguration a également bénéficié d’une prestation chorale avec Lalla Khala et l’atelier Hadra dans le cadre de la célébration du chant soufi au féminin. Les « mamans douées », mères de la médina, initiant musicalement cette implication originale de la femme au foyer, associées, directement depuis 2008, à cette réflexion et à cette action artistique et culturelle au Maroc.

Ces expositions se tiendront sur rendez-vous jusqu’au 15 mars 2023. 
Www.fondation-fsb.org
Fondation Susanna Biedermann
Wallstrasse 12
CH-4051 Bâle
Fondation Dar Bellarj / Maroc

Www.darbellarj-fondation.com
7/9 toualat Zapuiat Lahder -Médina Marrakech

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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