UKRAINE : Sur ces « terres de sang » et face à un cataclysme annoncé, que faire ? Décryptage.

Publié le 18 Avril 2022

Monseigneur Sviatoslav Shevchuk, archevêque-majeur de Lviv et primat de l’Église grecque catholique ukrainienne (EGCU) n’y va pas avec le dos de la cuillère pour stigmatiser - je cite – l’idéologie russe qui nie l’existence du peuple ukrainien et de ce fait  est pire que le nazisme (sic) :

Selon l’archevêque-majeur de Liviv :

« Nous voyons que la guerre de la Russie contre l’Ukraine a une base idéologique claire et cela a été récemment affirmé au plus haut niveau du pouvoir russe. A savoir que cette guerre est un déni de l’existence de millions d’Ukrainiens. »

Monseigneur Sviatoslav Shevchuk : la guerre de la Russie contre l'Ukraine : un déni de l'existence de millions d'ukrainiens."

Et d’ajouter :

« Tout particulièrement en ces temps tourmentés alors même que  l’Ukraine vit son Golgotha et sa crucifixion. Et qu’en parallèle singulier, la fête lumineuse de la Résurrection du Christ, après les affres de la récente semaine sainte, en appelle à la foi chrétienne incitant à ne pas détourner les yeux de Dieu, devenu un Homme que l’homme a injustement méprisé, crucifié et tué de la mort la plus honteuse qui soit. Cette foi chrétienne qui nous apprend à honorer les plaies du Christ, à les baiser, parce que nous savons aussi, en référence au prophète Isaïe, que nous avons été guéris par ses blessures. »

Et le primat, dans cette foulée oratoire claire et nette, de lancer un appel désespéré aux chrétiens du monde entier ainsi qu’à toutes les personnes de bonne volonté conscientes de la souffrance, de l’humiliation, de la mort et des blessures de l’Ukraine.

L'historien Bruno Cabanes : " Ne pas céder à la tentation du présentisme (théorie métaphysique selon laquelle seul le présent existe)."

Toujours selon Mgr Shevchuk :

« La guerre de la Russie contre l’Ukraine -  de Rubezhnoye à Popasnaya dans le Donbass, en passant par Marioupol, dans le sud de l’Ukraine -  a une base idéologique claire. Et lorsqu’on demande pourquoi cela s’est produit et pourquoi ces innocents ont été torturés puis exécutés, les témoins de ces horreurs répondent que c’était uniquement parce qu’ils étaient Ukrainiens et parce qu’ils parlaient ukrainien. »

Hallucinante constatation !

COMPLEXITÉ CONFESSIONNELLE

Pour l’historien Bruno Cabanes – professeur d’Histoire à Ohio State University - spécialiste en histoire contemporaine :

« La guerre en Ukraine met à l’épreuve nos méthodes et nos pratiques. Elle nous invite à ne pas céder à la tentation du présentisme et à appeler la violence extrême par son nom. »

Le pape François : "Que l'éternel se tourne vers toi et te donne la paix !"

Tout naturellement, nous avons une propension à regarder plutôt qu’à affronter le malheur. Pas évident dans un pays où la complexité confessionnelle ne facilite pas la compréhension. Difficile en ce cas d’espérer un débat serein. La diplomatie vaticane – l’une des plus performantes et informée de par le monde – y perd son latin. Pourtant, s’il est un souverain pontife qui entend œuvrer pour la paix, c’est bien le pape François. Son intervention – ne l’a-t-on pas oublié -  fut capitale dans le rétablissement des relations diplomatiques entre les États-Unis et Cuba. Un pape, comme il fut alors relevé, dont l’exemplarité morale à montrer l’importance de rechercher un monde tel qu’il devrait être plutôt que de se contenter d’un monde tel qu’il est, suscite l’admiration et le respect.

L'inégalable diplomatie vaticane ou Saint Jean-Paul II et le "bon pape" Jean XXIII : "Pragmatisme et dialogue."

Les prédécesseurs du Saint Père – Saint Jean-Paul II puis Benoit XVI - avaient quant à eux engagé le processus en choisissant le pragmatisme et en privilégiant le dialogue avec les communistes. Au-delà de certains principes circonstanciels et prétendument moraux, une attitude intelligente et subtile. Enfin, souvenons-nous aussi, qu’en 1962 lors de la crise des missiles de Cuba, Jean XXIII avait déjoué une guerre nucléaire.

N'en déplaise à certains, le Vatican n’a jamais été en reste pour offrir aux différents belligérants de la planète ses « bons offices ».

Les deux papes, François et Benoit XVI : " En concordance."

En revanche, le contexte ukrainien est autrement pavé de mauvaises intentions. L’Église catholique et particulièrement son chef, que d’ailleurs la plupart des autorités orthodoxes en particulier ne reconnaissent pas en tant que tel, a des marges de manœuvres limitées. Très limitées.

Se rendre sur place pour ce dernier ne pourrait se faire que sur invitation. Sinon dans le cadre d’une rencontre sur un terrain neutre.

Kirill, le redoutable patriarche de Moscou et de toute la Russie, autorité suprême et carte maîtresse du Kremlin, indépendamment de l’appel de plus de trois cents prêtres orthodoxes contre sa politique et bien qu’ayant échangé par téléphone avec François, se fait tirer l’oreille quant à rencontrer ce dernier.

Le patriarche Kirill et Vladimir Poutine :" Comme larrons en foire !"

Cherchez la véritable raison sinon une manifeste opposition entre l’éphémère pouvoir temporel de l’un et l’incontestable puissance spirituelle et morale de l’autre.

AUDACIEUSEMENT !

Retour au conflit et carte blanche à certains analystes et philosophes pour se poser la question de savoir ce que peuvent les sciences sociales pour expliquer la guerre. Une guerre en cours pour ne rien faciliter.

Une question récurrente posée par l’historien Marc Bloch et à deux reprises dans un article du début des années 1920, consacré « audacieusement » aux « fausses nouvelles » de la Grande Guerre et, vingt-cinq ans plus tard, dans son chef d’œuvre L’Étrange Défaite, publié à la Libération, après son exécution comme résistant le 16 juin 1944.

Depuis cette époque, rares sont ceux qui ont su, en temps de guerre, préserver un espace, une énergie, ou même une simple aspiration réflexive face au cataclysme qui menaçait de les engloutir :

« Rappelons cependant quelques principes qui peuvent permettre de penser autrement la guerre en Ukraine et d’entendre les voix de celles et ceux qui cherchent à en éclairer les mécanismes. Chaque guerre s’enracine dans un temps long. Celui des mémoires collectives ou de conflits, la Tchétchénie, la Géorgie, la Syrie, le Donbass, dont il faut alors exhumer les liens, patiemment, parfois à plusieurs décennies de distance. Prenons au sérieux les mythes que Vladimir Poutine utilise à son profit : la « Grande Guerre patriotique » notamment, qui lui permet de présenter « l’opération militaire » en Ukraine comme un conflit défensif où se joue l’identité de son pays. » 

Humainement incroyable mais vrai.

VISION IMPÉRIALE

Écrivain et essayiste,  directeur de la revue Esprit -  Olivier Mongin entend pour sa part et en préambule, rappeler que l’historien américain Timothy Snyder appelle la zone géographique dont nous parlons – l’Ukraine, la Biélorussie, la Pologne, les pays Baltes – les « terres de sang » :

« Dans cette vaste zone, 14 millions de civils – femmes, enfants, vieillards – ont été assassinés ou affamés entre 1933 et 1945 par l’Allemagne nazie et l’Union soviétique stalinienne. On a un peu oublié cela en Europe, surtout en France, où notre tropisme progressiste a rendu difficile la reconnaissance des crimes staliniens. Il s’agit de toute une zone de l’Europe que nous connaissons mal, qui fait peur et à propos de laquelle, du coup, on mélange tout. Pour ce qui concerne Vladimir Poutine, je crois que nous avons sous-estimé la vision impériale de la Russie qui était la sienne dès le départ et qui est centrale. Quelque part, Poutine fait exactement en Ukraine ce que Milosevic a fait au début des années 1990 dans sa guerre absolue contre le Kosovo. Il s’est inventé un ennemi absolu, l’a rendu coupable de la guerre et lance contre lui une guerre absolue. Nous avons aussi fait l’erreur de sous-estimer l’alliance de Poutine avec la Syrie d’Assad, qui est un État qui joue avec la terreur. La lutte internationale contre le terrorisme nous a amenés à passer des alliances avec des « États de barbarie », comme les appelle Michel Seurat. Le chef du Kremlin en joue extrêmement bien. »

Carl Schmitt : "Une alternance fâcheuse."

ladimir Poutine voudrait au fond nous faire partager la logique de Carl Schmitt (juriste constitutionnaliste, théoricien, professeur de droit et philosophe ) qui divisait le monde entre amis et ennemis alors que les démocraties se distinguent par leur capacité à éviter d’entrer dans cette alternance fâcheuse,.

Erreur évidemment et désastreusement fondamentale.

REFLEXION POLITIQUE

Et l’Europe dans tout ce fatras politico-guerrier ?

« Aujourd’hui, l’Europe ne peut pas se contenter d’être pacifiante, pacifiée, sinon pacifiste. Mais ce n’est pas pour rien que l’Europe avait refusé la logique de la puissance quand elle s’est construite après la Seconde Guerre mondiale. On ne peut pas aujourd’hui imaginer une Europe-puissance sans une sérieuse réflexion à ce sujet. Il ne suffit pas de réarmer et d’être dans l’accumulation de forces militaires. Il nous faut une réflexion politique. C’est toujours l’au-delà de la violence, sa fonction symbolique ultime, qu’il faut s’efforcer de décrire et de comprendre – pas seulement ce que nous avons sous les yeux.  » constate Olivier Mangin.

Olivier Mangin : "Nulle discipline ne peut se prévaloir de saisir à elle seule la complexité d'un, conflit."

Et de préciser que d’une manière générale, il y a aussi en France une fascination pour les pouvoirs forts. Ainsi, sans cesse, on oppose un pouvoir républicain fort à une démocratie prétendument faible. Notre compréhension de la démocratie reste extrêmement limitée. Manifestement, la crise de la démocratie est aujourd’hui profonde. Dans nos sociétés, nous consommons aussi les images violentes comme jamais et ce n’est pas sans lien avec le succès des discours politiques violents.

Nulle discipline ne peut se prévaloir de saisir à elle seule la complexité d’un conflit, sous toutes ses formes, à tous ses niveaux. L’Histoire pas plus que les autres.

On comprend aussi bien (et parfois mieux) un pays en guerre en lisant ses écrivains, en regardant les films de ses cinéastes, en écoutant ses compositeurs. La Russie, notamment, est un creuset, en son expression littéraire.

En somme, remarque Olivier Mangin, les historiens nous ont appris à ne pas penser le pouvoir comme l’attribut d’un seul individu, à critiquer la notion de totalitarisme, à interroger la résistance des sociétés. C’est aussi dédouaner, à moindre coût, les « hommes ordinaires » et leurs violences. Ceux qui finalement nous ressemblent.

Analystes et autres moralisateurs de circonstance, face à un cataclysme sinon inéluctable en tout cas annoncé,  vous savez à présent ce qu’il vous reste à faire.

 

Bernard VADON

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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