UKRAINE : ET SI TOUT CE TINTAMARRE MORTIFÈRE N’ÉTAIT QU’UNE SOMBRE ET DÉTESTABLE AFFAIRE DE RELIGION AU CŒUR D’UN GRAVE ET COMPLEXE PROBLÈME ?

Publié le 5 Mars 2022

 

Je suis sensible aux signes. Singulièrement à ceux qui précèdent certains événements comme d’ailleurs le pensait Cicéron ou mieux encore qui les justifient. En tout cas, j’y crois et cela me regarde.

Aussi, en ce lendemain de Mercredi des Cendres, événement involontairement oublié et alors que je nettoyais ma cheminée, un geste malencontreux avec la pelle du foyer, eut pour effet de de me couvrir soudainement d’une fine et volatile poussière.

« Poussière, tu es poussière …. ». On connait le rituel.

Le rappel à l’ordre m’interpelait mais le Seigneur est miséricordieux.

Ce même matin l’Évangile selon saint Luc résonnait d’étrange manière alors même que la radio, en fond sonore, déroulait son fil d’actualité sur le thème particulièrement récurrent, vous l’aurez deviné, d’une Ukraine martyrisée.

Moteur … comme on dit au cinéma :

En ce temps-là, en son temps bien sûr -  Jésus disait à ses disciples :

« Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, le troisième jour, il ressuscite. » 

Il leur disait à tous : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. 

Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. »

Et surtout :

« Quel avantage un homme aura t-il à gagner le monde entier, s’il se perd ou se ruine lui-même ? »

Fin de citation.

IDÉE NATIONALE

Peut-être aussi, un rappel à l’ordre à celui qui, depuis quelques jours, cloue impitoyablement ses frères au pilori. Un certain Vladimir Poutine dont on sait la part essentielle qu’il accorderait sur le tard à la religion – sa religion, en fait – et surtout à ceux qui ont pour mission de la proclamer de préférence au nom de leurs intérêts plutôt que du strict message évangélique.

« Quel avantage un homme aura t-il à gagner le monde entier, s’il se perd ou se ruine lui-même ? » ... à méditer M. Poutine.

Alors, la question se pose, à savoir si tout ce tintamarre mortifère n’est pas qu’une sombre et détestable affaire de religion au cœur du grave problème ukrainien :

« Depuis le début des années 1990, tous les observateurs politiques s’accordent sur le constat suivant : après le démantèlement de l’URSS, la Russie n’a pas su élaborer une vision claire de sa nouvelle identité. Le Président Poutine l’a lui-même admis. Les citoyens éprouvent encore des difficultés à intégrer le fait que la Russie soit un Etat, et non plus un empire. On retrouve cette même réticence dans la vision véhiculée par l'élite au pouvoir, une vision communément appelée  «idée nationale » explique Alexandre Verkhovski qui dirige le Centre Sova à Moscou, pôle majeur de la défense des Droits de l’Homme et qui s’intéresse, en priorité, aux questions de tolérance religieuse, de nationalisme et de xénophobie dans la Russie contemporaine. »

Ajoutant :

« La plupart des dirigeants du pays croient moins aux idées qu'à la coercition administrative ou à la propagande. Il est indiscutable que l’une des composantes de l’« idée nationale » est l'opinion selon laquelle la Fédération de Russie doit incarner une forme de continuité avec les puissants empires russes : celui des Romanov et celui de l'époque soviétique. Mais cette opinion est contradictoire en soi, car les héritages de ces deux empires sont trop différents. Ainsi, nombreux sont ceux qui estiment que la religion doit occuper une place importante dans la formation de l'« idée nationale », mais quelle place exactement ? La réponse à cette question reste indéfinie, d'autant plus que le rôle attribué à la religion a été très différent dans les deux empires. »

Nous y voilà !

RIVALITÉ

 

Jean-François Colosimo s’appuyant sur la thèse de Dimitri Adamsky, estime, pour sa part, que la religion orthodoxe et la politique nucléaire ont fusionné en Russie :

«  Cela est tel, que désormais le clergé fait partie intégrante de l’armée : les prêtres ont accès à tous niveaux de commandements. Ils y ont favorisé le patriotisme et le moral et ont assumés certaines responsabilités dans les programmes visant à vérifier la fiabilité du personnel… Certains responsables orthodoxes se sentent cependant mal à l’aise vis avis de la place prise par la religion dans les affaires nucléaires leur accordant une place importante au sein de l’état mais qui se verrait dériver des valeurs morales de la religion. »

Pas très rassurant.

Jean-François Colosimo : il y a comme un pacte entre l'Église orthodoxe et le Kremlin 

Et Vladimir Poutine qui, manifestement, ne manque pas d’air (et d’à-propos)  – dans une récente allocution télévisée où il reconnaissait l’indépendance des deux États séparatistes prorusses dans le Donbass -  a reproché à l’Ukraine de réprimer les orthodoxes rattachés au Patriarcat de Moscou et d’utiliser la rivalité entre l’Église orthodoxe ukrainienne rattachée au Patriarcat de Moscou et celle rattachée au Patriarcat de Constantinople. Bingo !

PUISSANCE ET GRANDEUR

"Poutine a une conception patrimoniale du christianisme et une conception maurrassienne du rôle de l’Église. Celle-ci,  pour lui, est un facteur d’ordre et d’influence. Il y a comme un pacte entre l'Église orthodoxe russe et le Kremlin. Un  pacte qui  fait que le Patriarcat de Moscou est aussi une arme diplomatique." explique encore Jean-François Colosimo, spécialiste de l’orthodoxie et directeur général des éditions du Cerf.  

 

Kirill 1er et Vladimir Poutine : un singulier duo au service de la peur.

L’Église orthodoxe ukrainienne rattachée au Patriarcat de Moscou représente environ 40% de ses ressources, de son clergé, de ses institutions d’enseignement et du nombre de ses fidèles.

Ce qui n’est pas négligeable et interroge façon de dire en matière de décisions.

Et Jean-François Colosimo – également spécialiste de l’orthodoxie – d’en conclure :

« Si l’Ukraine en venait à se séparer complètement de Moscou, il est clair que pour le Patriarcat de Moscou, ce serait une très grosse perte. Il y a manifestement une convergence entre la politique de Vladimir Poutine et la politique ecclésiastique du patriarche de Moscou, Kirill Ier. »

Ce dernier ne voit que par la puissance de la Russie et la grandeur de son Église.

Qualifiant sans ambages les « agitateurs » ukrainiens de « forces du mal ».

Fadaises bien sûr mais pas évident de ne pas en tenir compte. La preuve en est chaque jour au travers de l’actuelle folie guerrière

Kirill 1er : du genre qui veut la paix prépare la guerre. En l'occurrence, il serait plutôt de ceux qui pratiquent l'illusionnisme...   

En attendant cela est une fâcheuse et insupportable réalité surtout lorsqu’on se réclame d’une haute responsabilité épiscopale et que l’on vous classe comme « l’homme le plus riche de l’Église » …  russe entendons-nous. Un mode de vie scandaleusement ostentatoire avec une fortune qui serait estimée à 1,5 milliard de dollars. Un bien étrange haut dignitaire qui aurait en outre, dans les années 1996 à 2000, pratiqué le commerce du vin et des cigarettes d’où son surnom de « métropolite du tabac » avant de se reconvertir (si l’on peut oser le verbe)  dans le business des diamants. (sources du journaliste Sergueï Bytchkov).  En tout cas, il peut ainsi, fort de cette singulière aura, militer pour des idées d’un temps fort heureusement révolu. Par exemple, ne lui parlez pas d’homosexualité et encore moins de mariage homosexuel. Niet !

MENACE

En février 2016, le pape François l’avait rencontré à la Havane, lors d’une visite pastorale. L’analyse de l’événement qu’en donne le professeur de théologie, Jean-François Colosimo est à divers égards intéressante sinon édifiante. Elle permet ,en tout cas, d’apprécier l’enjeu géopolitique d’une rencontre faisant alors suite à une « première » plus historique qui avait  eu lieu en 1964 à Jérusalem, entre le patriarche orthodoxe de Constantinople Athenagoras et le pape Paul VI. Une rencontre positive puisqu’elle avait permis de lever les excommunications de 1054. :

Une rencontre qui promettait ... mais voilà !

« l’Église orthodoxe de Russie a continué à se méfier de Rome, accusant les catholiques de prosélytisme auprès de ses fidèles - un certain nombre a en effet rejoint le Vatican. Par ailleurs, cette rencontre n’aurait pas pu avoir lieu au début du XXe siècle en raison du communisme et de ses suites. Puis, sous Jean-Paul II, au sortir du communisme donc, les relations sont restées très tendues, et le fait que le pape soit polonais n’a pas arrangé les choses. La situation s'est détendue sous Benoît XVI car ce dernier, grand théologien, connaît la tradition orientale. Il est aussi connu pour aimer la liturgie, ce à quoi les orthodoxes sont très attachés. Mais, les temps n’étaient pas assez mûrs pour qu’il y ait une rencontre entre Alexis et Benoît XVI. Arrive alors François et cela change tout. Le soir de son élection, il se présente comme l’évêque de Rome et c’est un point important car les orthodoxes le reconnaissent comme tel et non pas comme le pape. En outre, ce pape non-européen vient du "nouveau monde" qui n’appartient' ni aux orthodoxes, ni aux catholiques. Un terrain neutre, pour résumer. Il va faire de cette rencontre une priorité de son pontificat et va donner des gages de sa bonne foi, en retirant notamment son soutien au gréco-catholiques d’Ukraine (que l’église orthodoxe russe voit comme une menace). »

Bilan de l’ère communiste : 70 ans de persécution, 75.000 lieux de culte détruits et des milliers de religieux et religieuses  massacrés. De quoi nourrir les plus féroces ressentiments.

Aujourd’hui, Kirill est surtout préoccupé par la situation du patriarcat orthodoxe en Ukraine, où il compte la moitié de ses fidèles. Certains orthodoxes ukrainiens, nationalistes, irrités du silence du patriarcat de Moscou, sur la Crimée notamment, sont en effet tentés de rejoindre l'église orthodoxe d'Ukraine (fondée en 1991 et non reconnue par les autres églises orthodoxes). Or, les gréco-catholiques d’Ukraine, qui dépendent de Rome, sont l’un des vecteurs du nationalisme ukrainien.

Dilemme.

La source de la peur est dans l'avenir, et qui est libéré de l'avenir n'a rien à craindre ... selon Milan Kundera.

Plus précisément, en Ukraine, la religion majoritaire est l’orthodoxie, pratiquée par 25 millions de fidèles. Plus de la moitié d’entre eux se revendiquant du Patriarcat de Kiev. Cette Église autocéphale ( qui, précisons-le, ne se reconnait pas un chef unique) érigée, en 2019, par le patriarche de Constantinople, Bartholomé Ier. Depuis le schisme provoqué par la chute de l'URSS, l’Église orthodoxe d’Ukraine est l’enjeu d’une rivalité entre le Patriarcat de Constantinople et celui de Moscou. 
 
Enfin, Kiev est le berceau de l’orthodoxie russe et le lieu de baptême de toutes les Russies. Ici, au IXe siècle, se convertiront les premiers orthodoxes du monde slave.

A présent, dans ce pataquès politico-religieux qui va tenir le rôle de médiateur ?

Pourquoi pas François …  au risque de se voir renvoyer la fameuse, cinglante et ironique réponse de Staline à Pierre Laval, en 1935 : « le pape, combien de divisions ! » 

 

Finalement, un « sacré » problème, si l’on peut dire !

 

Bernard Vadon