L’INSULTE EN POLITIQUE : « DU FUMIER ÉPIQUE  À L’HOMÈRE DE LA VIDANGE ! »

Publié le 29 Mars 2022

L’insulte, le philosophe et misanthrope allemand, Arthur Schopenhauer, s’en était fait, pas toujours élégamment d’ailleurs, un vibrant défenseur tant dans ses écrits que verbalement. Ainsi, dans ses aphorismes sur la sagesse dans la vie, il a noté :

« Que de fois m’a étonné l’intelligence de mon chien, mais sa bêtise aussi ; il en a été de même avec le genre humain. »

Arthur Schopenhauer : l'injure, la simple injure, est une calomnie sommaire, sans indication de motifs.

Illustration :

Stupéfaction générale, après la dernière réaction « à chaud » du président des États-Unis traitant son homologue russe de « criminel de guerre » ; et cela, à l’issue d’une de ces conférences de presse où il se trouve toujours un journaliste suffisamment perspicace ou culotté pour poser la question qui fâche, ou qui s’impose dans un contexte politique singulier. En l’occurrence, celui de l’Ukraine, dans lequel  le président Vladimir Poutine, on le sait, est directement impliqué.

Au mépris de toutes les précautions diplomatiques et usages courants (et pour certains, de toutes convenances sinon de prudence) – ne serait-ce qu’au nom des risques de retours de manivelle comme on dit familièrement - Joë Biden n’y est pas allé par quatre chemins pour cataloguer énergiquement son homologue russe de criminel de guerre..

La riposte, telle une balle de snipper, ne sait d’ailleurs pas faite attendre sous la forme d’une réponse aussi directe que cinglante : « impardonnable et irresponsable !».

SUBTIL EN DIABLE !

Arthur Schopenhauer, avait encore à ce propos, une réflexion intéressante :

*Si l’on s’aperçoit que son adversaire est supérieur et qu’on va perdre la partie, que l’on prenne alors un ton personnel, offensant, grossier. Devenir personnel, cela consiste à passer de l’objet du débat (puisqu’on a perdu la partie) au contradicteur lui-même et à s’en prendre à sa personne […] ».

Subtil en diable !

En fait, nous ne sommes parfois pas tellement éloigné du syndrome de la Tourette (associé à la coprolalie spasmodique ; en clair, dire des grossièretés et des insultes ou à la copropraxie, consistant à faire des gestes grossiers.)

Sans pour autant ignorer qu’on peut (presque) tout dire en respectant toutefois les règles du politiquement correct sinon du savoir-vivre mais sans pour autant jouer à l’aristocrate de ruisseau. Au risque, sinon, de verser dans l’imprécation, l’infamie, l’offense ou l’outrage.

Pas évident d’insulter sans perdre de vue une certaine éducation.

Les réseaux sociaux ont pris le relais de ces formes d’outrages et de vindictes.

Aujourd’hui, on « tweete »  de la diatribe à tout va.

L’ex-président des U.S.A. , Donald Trump, était (et il n’a pas cessé de l’être) champion du monde dans cette discipline.

Une nouvelle armée de tueurs de l’ombre qui fait ainsi florès.

PAROLE ALTERNATIVE

L’actuel président américain, pour sa part, s’est  à nouveau pris les pieds dans le tapis et, en traitant – à tort ou à raison d’ailleurs – son homologue russe de « criminel de guerre », il a involontairement et surtout redonné des couleurs à ce genre d’attaque.

Joë Biden : l'art de se prendre les pieds dans le tapis.

Ainsi, finalement et plus que jamais, l’insulte a encore devant elle de beaux jours.

De Napoléon Bonaparte, assimilant Talleyrand à «  de la merde dans un bas de soie » en passant, plus près de nous, par Jacques Chirac, dont les colères étaient homériques et questionnant, à propos des volontés de Mme Thatcher : «Que veut-elle cette mégère, mes couilles sur un plateau ? »  (sic) … mégère ou ménagère selon les rapporteurs !

 

Jacques Chirac et Margaret Thatcher :" toi, ma vieille, je t'ai à l'oeil !"

Ou encore les mots doux, (ou d’oiseaux selon) de Jair Bolsonaro, le président brésilien qualifiant Emmanuel Macron de « crétin opportuniste », ou encore Kim Jong-Un, traitant Donald Trump de « vieux con » alors que Gilbert Collard et Cohn- Bendit s’envoient, telles des tartes à la crème, du « traitre, du faux-cul, de l’ignoble et de l’ordure à qui mieux mieux ». Quant à Ronald Reagan, il comparait l’URSS à un « Empire du mal ».

Ce ne sont que quelques exemples et contrairement au dicton, avec ces gens-là, la cour n’est jamais pleine !

Un échange "autrement" mais voilà c'était du temps de Jacques Chirac et Vladimir Poutine à l'époque prenait des gants ... 

Indépendamment de l’accent style Maurice Chevalier, l’altercation de Jacques Chirac.  avec les services de sécurité israéliens en octobre 1996 dans la vieille Jérusalem ne manque pas de sel :

"What do you want ? Me to go back to my plane and go back to France ? Is that what you want ? Let them go, let them do."

Traduction : "Que voulez-vous ? Que je retourne à mon avion et que je rentre en France ? C'est ce que vous voulez ? Laissez-les aller, laissez-les faire.) »

 Quant à l’immigration sujet qui incite facilement à une forme d’injure déguisée, ce bien sympathique président ne faisait parfois pas dans la dentelle pour en parler. Notamment, en juin 1991, lors d’un dîner-débat avec les militants de son parti :

« Notre problème, ce n'est pas les étrangers, c'est qu'il y a overdose (...) Comment voulez-vous que le travailleur français qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15.000 francs,(à l'époque)  et qui voit sur le palier d’à côté une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50.000 francs (à l'époque)  de prestations sociales, sans naturellement travailler ! Si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur, eh bien le travailleur français devient fou ! (...) Et ce n'est pas être raciste que de dire cela"

ILLÉGITIMITÉ SEMANTIQUE

Non, pour de multiples raisons et jusqu’à l’exaspération, l’insulte en milieu politique perdure: 

« Elle se présente ici contre une prise de parole alternative à la logomachie des tribunes officielles, affranchie des convenances académiques et bourgeoises, car surgie des profondeurs de la vie sociale. Elle permet d’incarner la posture de l’indiscipliné, du révolté, d’endosser un « ethos de rupture », mais aussi de s’ériger en porte-voix du « vrai » peuple réduit au silence dans les assemblées. L’illégitimité sémantique est paradoxalement brandie comme un moyen de légitimation. Elle témoigne aussi du refus du cadre légal théoriquement conçu pour permettre le bon déroulement de l’affrontement politique. » explique Cédric Passard, maître de conférences à Sciences-Po, Lille

Cédric Passard : "la posture de l'indiscipliné et du révolté."

Pleutres, valets de la ploutocratie, faillis, banqueroutiers, flibustiers, ramassis de drôles, fripouilles, salauds, salopiaux, tas de vermines, asticots, punaises ministérielles, rosses, crétins, tas de mufles, pieds plats, vidés, gueulards, plats-valets, baragouineurs, poissards, infirmiers, pour user des termes châtiés : un vocabulaire de circonstance sans fin !

Pour l’élégance du propos, vous repasserez !.

AU CŒUR D’UNE BATAILLE SYMBOLIQUE

Si ces insultes peuvent être produites sous l'effet de la colère, de l'émotion non maîtrisée, elles peuvent être aussi le résultat d'un calcul politique et représenter une ressource compensatoire, permettant à des acteurs, dépossédés de moyens plus légitimes, de se rendre ne serait-ce qu'audibles dans le champ politique. L'insulte apparaît ainsi classiquement comme l'arme des outsiders politiques. Quand elle n'est pas une simple bévue ou un réflexe épidermique, elle peut en effet remplir une visée tactique et s'insérer dans une véritable stratégie du scandale.

Suivez mon regard vers ce coin de planète qui nous préoccupe tellement par les temps qui vont.

Pierre Bourdieu : se comporter en conformité avec l'essence sociale.

Enfin, pour Pierre Bourdieu :

« L'insulte présente un pouvoir performatif : elle appartient à la classe des actes d'institution ou de destitution plus ou moins fondés socialement, par lesquels un individu, agissant en son propre nom, ou au nom d'un groupe plus ou moins important numériquement et socialement, signifie à quelqu'un qu'il a telle ou telle propriété, lui enjoignant du même coup d'avoir à se comporter en conformité avec l'essence sociale qui lui est ainsi assignée."

Et Cédric Passard d’apporter sa conclusion :

« En ce sens,  l'insulte n'existe pas en soi, mais elle est au cœur d'une bataille symbolique, d'une lutte de classements qui fait entrer certaines qualifications (et pas d'autres…) dans un registre moral déprécié, conduisant à dénoncer une faute, à désigner (et stigmatiser) certains comme des insulteurs et permettant à d'autres de se présenter comme des insultés, ce qui n'est bien sûr pas politiquement neutre. » 

Marcel Proust : ce qui porte bonheur ...

Comme l’écrivait, dans «Le Côté de Guermantes" , Marcel Proust (je le cite) :

« Vous me direz qu’il ne touche justement qu’à ce qui … porte bonheur ! Mais il en fait quelque chose d’immense ; il a le fumier épique ! C’est l’Homère de la vidange ! »

Pierre Cambronne ou la postérité par le mot ... et quel mot !

Il n’y a pas assez de majuscules pour écrire le mot du baron Pierre Cambronne … célèbre officier de la garde impériale napoléonienne qui, plutôt que de se rendre,  prononça, à Waterloo, l’impérissable et gras juron, en son sens méprisable et sans valeur !   

Bernard VADON

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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