Edgar Morin : une méditation sur l'avenir, le sien et celui du monde dans un contexte où tout est malheureusement  possible.

Publié le 31 Mars 2022

« Réveillons-nous ! » le dernier livre d’ Edgar Morin, douze ans après un autre appel, celui du penseur et résistant Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! » inciterait-il à sortir d'une forme de léthargie ?

 

Stéphane Essel : indignez-vous !

« Stéphane Hessel, était un européen convaincu, fervent défenseur des droits de l'homme. Il s'adressait à des gens déjà réveillés. Moi,  j'ai l'impression que nous subissons les événements un peu comme des somnambules. Ce que j'ai vécu, du reste, dans ma jeunesse, dans les dix années qui ont précédé la guerre. Je demande donc à essayer de voir et comprendre ce qui se passe. Sinon, nous allons subir les événements comme, malheureusement, nous avons subi la dernière Guerre mondiale. » explique Edgar Morin.

Ainsi, à 100 ans passés, en pleine forme, le sociologue et grand penseur Edgar Morin, dans le droit fil de l’un de ses éminents prédécesseurs disparu, Stéphane Essel,  publie « Réveillons-nous » , un appel aux consciences :

« Pour ne plus "subir les événements comme des somnambules" ,  l'urgence de "penser l'avenir", la nécessité de "s'attendre à l'inattendu pour savoir naviguer dans l'incertitude".

Une véritable feuille de route. Oui, mais, … comme dirait Valéry Giscard d’Estaing

En tout cas, des confidences de circonstance et qui interpellent, délivrées dernièrement au micro de France Info.

Doit-on s’en étonner ? :

« Bien entendu, il y a une surprise, mais pas totale puisqu’en 2014, au moment de la crise ukrainienne et, déjà, lors de la scission des provinces russophones en Crimée, j'avais dit : attention, c'est un foyer d'infection qui risque d'avoir des conséquences désastreuses. Mais pendant des années, on a fermé les yeux sur cette infection. Il y avait une petite guerre permanente dans l'Ukraine et dans le fond, le vrai problème, c'est que, en plus du sort de l'Ukraine qui voulait être démocratique et s'intégrer à l'Union européenne, elle était un enjeu, une proie pour deux superpuissances : la Russie de Poutine, qui rêvait de retrouver la grande Russie et de l'absorber, et le monde occidental, en l’occurrence les États-Unis, qui rêvaient de l'intégrer à l'Occident. »

JE NE FERAI PAS LA GUERRE !

La grande différence, selon le philosophe, c'est qu'au cours de ce conflit très fort, mais encore resté sans guerre, le président des États-Unis, en même temps qu'il apportait un soutien intransigeant en paroles, a dit : moi, je ne ferai pas la guerre. Ce qui fait que, dès le début, il y a eu un déséquilibre. Et aujourd'hui, nous sommes dans une sorte de contradiction parce que d'un côté, nous pensons que la résistance ukrainienne est juste – c'est une guerre patriotique – mais en même temps, nous pensons que si nous entrons dans ce conflit, nous risquons ce que Dominique de Villepin appelle un "tsunami mondial" pour de proche en proche, arriver à l'explosion.

Dominique de Villepin : un tsunami mondial ...

 

Et de préciser : 

« D'un côté, nous voulons soutenir un pays qui résiste et de l'autre côté, nous ne pouvons pas le faire intégralement, c'est-à-dire entrer dans la guerre. Et nous sommes dans un entre-deux : on fournit des armes et du ravitaillement."

A ce titre, quel regard avez-vous sur ces Ukrainiennes, ces Ukrainiens, qui prennent les armes pour défendre leur pays face aux Russes questionne alors, non sans une curiosité affichée mais sincère, l’interviewer de France Info :

« Pour moi, ce sont des résistants qui, cette fois, résistent avec une armée nationale, alors que nous, on était des résistants désarmés. Je trouve que c'est très beau, mais je pense aussi que nous ne pouvons pas nous laisser entraîner dans la logique de la guerre et intervenir militairement. Donc, je sens cette contradiction que nous vivons tous et qu'il faut assumer. » 

L’incidence tous azimut résultant de ce conflit a peut-être poussé à certains extrêmes notamment celles de déborder des contraintes économiques et commerciales pour inclure jusqu’à la culture cette volonté de barrer la route à l’impérialisme russe grandissant. L’art dans sa globalité n’a pas échappé au couperet.

De Dostoïevski à Tolstoï en passant par Tchekhov : un humanisme de compassion pour la souffrance.

Un peu embarrassant de mêler la culture à cette affaire géopolitique Et notamment d’y associer Dostoïevski, Tolstoï et Tchekhov. Mais ces auteurs mythiques aident-ils à se faire une idée sur ce qui se passe et à comprendre la guerre d'aujourd'hui ?

« Non, mais cela m'aide surtout parce qu'ils portent en eux un humanisme russe qui, à la différence de l'humanisme occidental, qui est surtout abstrait, est concret. Il est plein de compassion pour la souffrance et la misère humaine. Et ce que m'ont appris ces auteurs, très profondément, c'est cet humanisme de compassion pour la souffrance. Quand Tolstoï écrit Guerre et Paix et qu'il fait des analyses de la guerre de résistance russe à Napoléon, ça fait beaucoup plus penser à la conquête que voulait faire Hitler de la Russie qu'à l'absorption par cette énorme Russie de la petite Ukraine. » estime le philosophe.

Lequel considère, par ailleurs et sans afficher un grand étonnement, combien la France réactionnaire a pris le pas sur la France humaniste :

« C'est un processus que je n'ai pas cessé d'analyser et j'en suis arrivé à en constater l'aggravation. C'est la succession de crises que nous vivons depuis pas mal de temps qui explique aujourd'hui ce grand développement de la France réactionnaire. Il faut penser que dans le monde entier, il y a une crise des démocraties, une crise du progrès. On a cru pendant longtemps que le progrès était sûr, une loi historique, et on se rend compte que l'avenir est de plus en plus incertain et inquiétant. Il y a la crise du futur, l'angoisse, les crises qui sont arrivées : économique en 2008, puis la pandémie. Les angoisses que ça crée provoquent une rétraction, une fermeture sur soi, une peur, une volonté de défendre une identité qui, du reste, est mythologique. Le propre de l'identité française, qui s'est construite pendant des siècles, est d'avoir intégré des peuples très différents les uns des autres, Alsaciens, Flamands, Bretons et des Corses. »

Joë Biden : le président de la dérive verbale !

Une énumération qui n’est pas exhaustive. Et d’en référer au pire avec « le mythe des nationalismes modernes » à savoir, et sans entrer dans les personnifications, la purification ethnique : 

« La France est à la fois une et plurielle.  Elle a plusieurs souches, mais en même temps, sa vraie souche historique, c'est celle qui a été créée à partir de la Révolution et la République. »

LE SIÈCLE DES LUMIÈRES

Avec tout le respect que je dois à Edgar Morin, personnalité manifestement et reconnue d’exception, humaniste – qui privilégie l’homme et les valeurs humaines – s’en tenir à sa conclusion serait cependant faire un peu trop rapidement table rase des Wolff, Lessing et Herder mais aussi des Montesquieu, Voltaire, Diderot, J. -J. Rousseau et autres Encyclopédistes sans oublier Condillac et Buffon . Et en matière d’art, faire abstraction des florissantes et riches périodes classiques et néoclassiques.

Ne représentent- ils pas eux aussi la France et ne sont-ils pas tout simplement la France ?

On ne peut, historiquement parlant, passer à la trappe ce fameux « Siècle des Lumières » dont la période charnière correspond à la fin du règne de Louis XIV pour se terminer précisément à la Révolution qui n’a pas été un parfait exemple d’humanisme sinon d’humanité au regard d’une guillotine qui n’a pas chômé. Vive la France et vive la République, certes, et réjouissons-nous mais n’en oublions pas le prix. Ainsi que les tenants et les aboutissants.

Mais retour à la politique et à la situation sociale.

Et en ce domaine, Edgar Morin n’y va pas de main morte pour stigmatiser les idées socialistes, en particulier :

« Le socialisme avait pour lui une théorie très bien articulée, une conception de l'homme, du monde, de l'histoire, formulée par Marx. Et aujourd'hui, cette théorie a d'énormes lacunes. Il faut repenser le monde, repenser l'histoire, et les partis de gauche n'ont absolument pas fait ça. »

Edgar Morin : Il y a une crise de la pensée politique.

Et d’affiner son jugement :

« Il y a une crise de la pensée politique en général, et particulièrement de ce côté-là. Quant aux intellectuels de gauche, ils n'ont pas répondu à la mission de l'intellectuel, qui est très importante aujourd'hui. Parce que nous sommes dans un monde d'experts et de spécialistes qui, chacun, ne voit qu'un petit bout des problèmes, isolés les uns des autres. Et il y a aujourd'hui cette carence, effectivement. Et ce sont  les intellectuels porte-paroles de la France réactionnaire qui tiennent le haut du pavé. »  

INTENSITÉ DU PÉRIL

De la guerre en Ukraine au spectre de l’arme nucléaire sinon de l’arme chimique, Edgar Morin, dans son dernier ouvrage, n’a pas oublié les vives préoccupations liées au réchauffement climatique :

« On ne peut pas être serein devant des perspectives tellement inquiétantes. Ce que j'ai voulu montrer, avant même qu'il y ait la guerre en Ukraine, c'est que depuis Hiroshima, une épée de Damoclès est sur la tête de tous les êtres (…) Je pense que nous sommes entrés dans une période nouvelle. Pour la première fois dans l'histoire, l'humanité risque un anéantissement, peut-être pas total – il y aura quelques survivants, comme dans Mad Max – mais une sorte de remise à zéro dans des conditions sanitaires sans doute épouvantables. C'est ce péril que j'avais déjà diagnostiqué comme potentiel qui, brusquement, devient actuel avec cette guerre. (…)  avec la crise écologique c'est la biosphère, le monde vivant et nos sociétés qui sont menacés. Ce n'est pas seulement le climat. Le climat est un élément de cette crise générale et la pandémie a rajouté aussi au caractère mondial de la crise. »

L’injonction « réveillons-nous » est plus que jamais de circonstance. Elle illustre en tout cas l’intensité du péril :

« Nous sommes entrés dans une période de chaos tel que l'on ne peut pas voir dans quelles directions va aller l'évolution du monde. Et mon problème, c'est que j'aimerais voir comment se dessine l'avenir. on ne peut penser l'avenir que si on a conscience du passé et de ce qui se passe dans le présent. On ne peut pas penser à l'avenir tout seul. Et aujourd'hui, l'avenir dépend de ces grands courants qui traversent l'humanité et qui sont menaçants et régressifs. Donc, je pense qu'il est urgent de penser l'avenir. Pourquoi ? Parce que jusqu'à présent, on croyait que l'avenir, c'était une sorte de ligne droite qui allait continuer. Il faut imaginer les différents scénarios. Il faut être vigilant. Il faut s'attendre à l'inattendu pour savoir naviguer dans l'incertitude. Il y a toute une série de réformes, la façon de penser, de se comporter, qui sont nécessaires aujourd'hui. » 

Et de conclure son intervention non sans une touchante nostalgie :

"J'aimerais bien vivre encore le temps de voir comment se dessine l'histoire humaine".

Nous compatissons, ô combien !

 

Bernard VADON

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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