ACTUALITÉ. Et si dans les conflits, le silence se révélait comme la vraie réponse à l’essentiel !

Publié le 1 Mars 2022

Dans les villes où nous sommes assaillis par la prolifération des bruits, des médias et des portables saturés par un flot de sonneries, de paroles, de musiques d’ambiance. Piégés par ces tribunes télévisuelles ou radiophoniques  où l’on parle souvent pour ne rien dire. A tort et à travers. Sourds, pour beaucoup, au conseil de tourner au moins sept fois sa langue dans sa bouche avant de s’exprimer. Le silence est devenu inquiétant, étrange sinon étranger. Tout juste réduit à des « minutes » de recueillement et de souvenir. Le silence fait aujourd’hui figure d’exception.

Pourtant, le silence est une denrée rare dans nos vies où domine le stress. On ne lui laisse plus guère de place et le malheur des hommes vient surtout de ne plus savoir se taire. De ne pas savoir apprécier l’autre. Avec ses raisons respectables mais pas toujours respectées. Le climat délétère ambiant et l’imprévisible  (ou presque) conflit mondial actuel ne sont plus seulement des signes mais de sombres réalités. Qui a tort ou raison sinon tout un chacun. Les gouvernants toutes couleurs confondues en tête de gondole.

PARADOXAL

Dans ce contexte, le silence semble être vécu comme un vide angoissant, comme si en faisant silence, on perdait une « plénitude », étant alors confronté à un abîme. Si l’homme moderne a tendance à réduire le silence au vide et au rien, c’est justement ce soi-disant « vide » du silence qu’il nous faut interroger :

« Au silence revient une épaisseur d’être, une valeur ontologique. » écrit Blaise Pascal.

Comme il est dit dans l’Ecclésiaste :

 « il y a un temps pour se taire et un temps pour parler »,

Alors, quel est finalement ce temps où l’on devrait se taire  ?

On répondrait spontanément que c’est un temps qui s’oppose à celui du verbe et du discours ; un temps où l’on garde le silence ; un temps sans mots. Mais alors, comment parler du silence, comment l’interroger en termes philosophiques sans aussitôt le rompre ? Si paradoxal que cela puisse paraître, il nous faut donc prendre le temps de parler de ce qui semble échapper à la parole ; il nous faut questionner le silence pour comprendre ce qu’il est. Pour d’ailleurs s’apercevoir que le silence n’est  pas si étranger à l’expression. Car il faut bien avoir recours à un « dire » pour déchiffrer le silence, sans quoi ce dernier resterait dans le domaine de l’intraduisible, de l’indicible, et ne serait que lettre morte. Mais par ailleurs, si le silence est en fait ce dont on ne peut pas parler, faut-il pour autant le taire ?

Isabelle Raviolo : Tenter de "dire" le silence.

« Ne peut-on envisager une expression du silence qui ne soit pas elle-même silencieuse – qui ne soit pas absence de formes ? Tenter de dire le silence c’est donc tenter d’exprimer ce qu’il est, ce qui le constitue comme silence – tenter d’entendre son épaisseur ontologique, sa densité d’être. Interroger le silence c’est se confronter à ses apories, c’est achopper sur l’ambivalence même du terme. Car, si l’on peut fuir le bruit et rechercher le calme, on peut aussi être « effrayé » par « le silence éternel de ces espaces infinis ». S’agit-il alors du même silence ? On peut également être contraint au silence par la censure ou obligé au silence par un secret ou un serment. Dans les deux cas, il s’agit de « silence », mais pas du même silence. » met en garde Isabelle Raviolo – Docteur en philosophie et théologie -

UNE EXPÉRIENCE

J’ai retrouvé dans mes archives une réflexion d’humeur manifestée en 2016 par François Sureau, écrivain français et membre de l’Académie française. Elle illustre cette singulière association du silence-roi et celui de la guerre lorsque rien d’autre n’existe que la peur :

« Lorsque nous revenions de Yougoslavie, tous les bruits nous plaisaient, à l’exception d’un seul, ce ruissellement de paroles auquel nous étions exposés et qui nous frappait par son indécence. Peu avertis de ces pays, de leur histoire, peu ménagers aussi du sang des autres, nos gens semblaient poursuivre d’abord un rêve, et peu importait qu’il eût fallu pour le réaliser marcher sur des cadavres qui ne leur étaient rien. C’était, selon les cas, le rêve de Malraux, celui de Lawrence ou celui de Briand. Ils faisaient la guerre par procuration. Aucune guerre n’étant disponible chez eux – nul ne pouvant dire par ailleurs avec certitude comment ils s’y seraient conduits –, ils venaient y chercher un supplément d’âme qu’ici on ne trouvait plus qu’en accusant la génération précédente d’avoir failli pendant la guerre d’Espagne ou l’Occupation. Ils y allaient avec cette effarante prétention de l’Occident à décider pour autrui, à jouer au Serbe, au Croate, au Bosniaque, avec la même arrogance coupable. Et le réalisme des politiques n’était pas moins abject. Je trouvais certaines de ces positions plus fondées que d’autres, mais toutes me répugnaient dans leur principe, et ce dégoût a duré. L’Académie française sautait en pensée sur Dubrovnik et sur Mostar. »

François Sureau : Tous les bruits nous plaisaient à l'exception d'un seul ...

Ne veut-on pas signifier par là qu’il vaut mieux se taire que de parler mais pourquoi ne serait-ce alors pas le contraire ?

Car, parfois, il vaudrait  mieux briser le silence pour dénouer les tensions. On répondrait alors volontiers que cela dépend des situations humaines, des relations entre individus. Le silence n’étant pas seulement un concept ou un fait drapé d’objectivité, mais une expérience que nuance la subjectivité de chacun. Il ne peut se passer de faire corps avec l’espace et d’être serré dans les mailles du temps :

«  Aux pays fréquentés sont les plus grands silences », estimait Saint-John Perse.

MUTATION

Dans la grave crise qui secoue actuellement l’Europe de l’Est avec de non moins graves implications autour d’elle, les responsables politiques n’ont pas failli à la tentation du langage sinon de l’échange quand ce n’est pas tout simplement du verbiage. Au risque, malheureusement vérifié, de faire, à chaque fois, choux blanc. La diplomatie si nécessaire soit-elle ayant ses limites. La raison du plus fort est, malheureusement, souvent la meilleure et l’effarement de cette gouvernante d’un grand pays européen lors d’une rencontre d’État il y a quelques années, tétanisée par la présence soudaine et manifestement calculée d’un Rottweiler au demeurant placide, en témoigne. Tout comme  la stupeur d’un de nos anciens présidents de la République confronté lui aussi et en l’occurrence par son homologue russe à une réalité géographique, et qui fut sans ménagement prié d’arrêter sur le champ son questionnement, un peu trop ciblé au goût de son interlocuteur, s’il ne voulait pas être écrasé (sic) comme un vulgaire moustique.

Le Kremlin : de l'évidente puissance à une gloire qui l'est peut-être moins !

Quant à la priorité au dialogue accordée au président français – toutefois tenu à distance respectueuse lors de l’épisode amusant de la longue table – manifestant le louable souhait d’épargner les populations civiles ( un vœu malheureusement pieux soit dit en passant) elle tenait plus compte de l’aura historique et culturelle de la France dans le monde qu’à la personnalité de son représentant provisoire. Ainsi va aussi la diplomatie du côté de l’Oural.

Le temps réservé au silence et l’autre à la parole, c’est aussi considérer la vie de l’homme à l’horizon de deux temporalités séparées. Comme si notre rapport à nous-mêmes, aux autres et au monde, s’effectuait tantôt par la parole, tantôt par le silence et en fin de compte comme s’il fallait établir une frontière entre les deux. De toute évidence, dans le silence, nous rejoignons un autre niveau de communication. Intéressante mutation.

A contrario, on pourrait aussi se demander ce que serait un silence si on ne pourrait pas le comprendre, ni l’interpréter par le langage de la raison. Il relèverait alors d’une intuition ou d’une connaissance du cœur, c’est-à-dire d’une parole qui excéderait la pensée discursive. En ce cas, le silence sous-tendrait la parole comme la parole sous-tend le silence.

Le silence serait-il encore silence sans le langage sans un sujet qui en prendrait conscience et le nommerait comme si la valeur ontologique du silence ne pourrait être alors conférée que dans le rapport du sujet conscient au silence qu’il vit, qu’il éprouve ou qu’il exprime ?

Le silence semble donc bien trouver sa densité d’être quand il se dessine sur fond de langage. Ainsi, il ne serait pas un mutisme, une absence de parole mais plutôt un langage implicite « significatif » qu’il reviendrait à l’intelligence de déchiffrer et d’expliciter. En fait, une réalité cachée qu’il s’agirait de faire venir à la conscience, d’appréhender non plus avec les mots connus du discours rationnel, mais avec d’autres formes d’expression qui, pour être différentes, n’en seraient pas moins dénuées de cette raison que la raison, elle-même, ne connaîtrait pas.

Mais comment « dire » le silence et comment « l’écrire », sans le briser, sans le trahir, sans provoquer ce qu’Emmanuel Lévinas nomme  : une « indiscrétion à l’égard de l’indicible »

Réponse d’Isabelle Raviolo :

« L’implicite appelle cette « indiscrétion », ce désir de déchiffrement. Le philosophe se heurte alors à l’impossible élucidation du secret, à son silence inviolable, d’où cet appel infini à la transgression. Le silence résiste donc à l’analyse, se soustrait infiniment, et dans le même temps, il détient cette force d’attraction qui nous pousse à penser ce qui nous dépasse, nous excède, mettant en jeu une tension, un désir : peut-être celui même de l’inconnu, de l’invisible, de l’inouï. Peut-être alors faudrait-il distinguer deux silences : un indicible de fait, et un indicible de droit – comme si par ce dernier, il fallait entendre la possibilité de dire une parole qui garderait le silence sans aussitôt  l’anéantir. »

LES SILENCES DE DIEU

Dans l’œuvre de Samuel Beckett, par exemple, seul le silence est à même de préserver l’intégrité du sens. C’est pourquoi son langage s’évertue à saper tout contenu univoque et par conséquent restrictif.

Dans cette optique, l’écriture se fait résistance, car écrire, c’est finalement se refuser à passer le seuil et se refuser à “écrire”, c’est consentir au silence.

Le silence semble donc nous renvoyer par essence à un au-delà, à une transgression de la limite. C’est en cet au-delà même que nous sommes appelés à écouter au sens claudélien de l’œil qui écoute.

Le mystère musical est de l'ordre de l'ineffable.

Par exemple, en écoutant les Nocturnes de Debussy, on expérimente le fait que le mystère musical n’est pas de l’ordre d’un indicible mais bien de l’ordre d’un ineffable. Car, ce je ne sais quoi  porté par la musique, ce quelque chose d’étrange qui l’habite, c’est le mystère de l’être-même du silence, mystère de sa positivité, de sa présence-absente, un sens du sens qui serait comme une ineffable vérité. 

Et Dieu dans ce vacarme, Dieu qui semble se taire devant tant de souffrances ?

Tout simplement parce qu’il échappe à toute prise de savoir et de parole. Il est silence, et de ce fait, nous conduit à notre finitude, sous la « tente de la parole ».

Pour Isabelle Raviolo  :

« Le langage se méfie des puissances d’illusion qui l’habitent. Il s’en tient à l’élémentaire. Il lutte contre lui-même. Il cultive le retrait, le silence comme cette nudité, ce désert qui échappe à toute prise : une parole qui s’excède toujours elle-même. Converti à la familiarité avec la mort, l’homme ne voit plus les choses sous le même angle. Dieu est invité à se renoncer, comme la parole s’écarte pour faire le passage au silence. N’est-ce pas l’œuvre du poète que de désigner l’obscur et d’ouvrir un espace aux mots ? La désignation du divin n’est possible que dans la mesure où s’effectue l’adhésion à la condition terrestre, fragile, mortelle. Dieu partage avec l’homme la même pauvreté : simple enfant encore à naître, il n’a plus aucun attribut de puissance. »

D’autant que le silence creuse notre condition et favorise une tension au-delà de nous-mêmes :

« Quiconque a de la théologie, qu’elle soit chrétienne ou philosophique, une connaissance directe puisée là où elle est pleinement développée, préfère aujourd’hui se taire, dès qu’il aborde le domaine de la pensée concernant Dieu. »

Dans cette affirmation, le philosophe allemand Martin Heidegger, spécialiste du « sens de l’être », laisse entendre que toute parole serait de trop, ou de trop peu, dès lors qu’elle chercherait à dire (ou exprimer)  l’essence divine.

« Sinon, sur ce dont on ne peut parler, mieux vaut faut garder le silence » conseillait le philosophe allemand, Ludwig Wittgenstein dans le « Tractatus,logico- philosophicus », une œuvre philosophique, éthique et esthétique mettant en exergue la logique et la philosophie du langage. La mise en évidence de ce qui peut être dit engageant aussi celle de ce qui ne peut pas l’être :

 « Il ne s’agit pas seulement de tout ramener à des vérités définitives, mais de hausser celles-ci jusqu’à une expression, un langage qui garderait le silence au sens d’un pur logos, d’un verbe dépouillé des verbiages. La rigueur de la pensée passerait alors par la rigueur du silence. »

Les silences de Mozart ...

C’est alors que les mots et le langage semblant faire défaut, il conviendrait de dire que les silences de Dieu, sans outrepasser les possibilités du discours, sont comme ceux de Mozart, encore du Mozart.

Dans le dramatique hallali occidental que nous constatons au fil des jours et sans remonter aux calendes grecques de la géopolitique et de la main tendue en vain par les Russes,  au-delà de la vengeance, ce plat qui se mange froid, les convictions religieuses affichées par celui qui a peut-être perdu de vue la symbolique de l’étoile, pas celle évidemment de la société communiste, mais celle qui, il y a plus de deux mille ans, dans des conditions inouïes mais extraordinaires au sens singulier et rare de l’adjectif,  a montré un autre chemin.

La symbolique de l'étoile.

Ce chemin qu’on ne peut que conseiller au locataire actuel du Kremlin de reprendre.

A chacun d’en apprécier, toutes sensibilités confondues, l’importance vitale.

Bernard VADON