« LE POUVOIR DU CHIEN » (12 nominations aux Oscars) ou celui de la différence dans l’ombre singulière et inquiétante de Steinbeck et de Tennessee Williams.

Publié le 23 Février 2022

Klaas Jan Mulder, organiste, pianiste, chef d'orchestre et compositeur néerlandais. il a réalisé des transcriptions connues dont cette Fantaisie sur les psaumes 22 et 42 introductifs au livre de Thomas Savage :"Le Pouvoir du Chien". A écouter de préférence après la lecture de l'article ci-dessous.

 


« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Pourquoi t’éloignes-tu sans me secourir, sans écouter mes plaintes ?
Mon Dieu, je crie le jour, et tu ne réponds pas, la nuit,

et je ne trouve pas de repos. »

« Délivre mon âme de l’épée, mon bien-aimé de la puissance du chien. » 

Où est ton Dieu ?

Ce psaume 22/20, en même temps merveilleux et douloureux, découvre les mille et une vicissitudes d’un ailleurs singulier sinon d’un existentiel de tous – ou quasiment – les instants. En particulier, dans la composition du musicien K.J Mulder (que je recommande aux amateurs de musique d’orgue )  tout comme – et je dirais surtout – La Fantaisie sur le psaume 42 – également de K.J Mulder, interprétée par Gert van Hoef à l’orgue. Exceptionnel. (ouvrir le lien au bas l’article).

En répons - chant liturgique du soliste repris par le cœur - pour rester dans la mouvance musicale, le psaume 42, dans son Livre deuxième, exprime tout aussi fortement les soupirs de l’âme assoiffée de la présence de Dieu. Et s’applique, prophétiquement, à la période où le restant juif fidèle, persécuté par l’Antéchrist, aura dû fuir Jérusalem.

Qu’importe – même si c’est leur droit le plus légitime de ne pas Le discerner – si les incrédules posent, non sans ironie, la question :

 « Où est ton Dieu ? ».

« Mes larmes ont été mon pain jour et nuit, car on me disait tout le jour : où est ton Dieu ? ».

« Mon Dieu, mon âme est abattue au-dedans de moi ; c’est pourquoi je me souviens de toi depuis le pays du Jourdain et de l’Hermon, depuis le Mont Mitsear ».

Jane Campion : le talent développé dans une forme elliptique. Une classe indéniable

Quelle meilleure introduction à cette œuvre cinématographique unanimement saluée par la critique, adaptée et réalisée par Jane Campion en 2021 et tirée du livre de Thomas Savage, paru en 1967, dont le titre, « Le Pouvoir du Chien »,  est précisément inspiré du psaume 22 des Tehilim de la Torah. La prière commune.

Un film distingué – honneur suprême dans le genre – par l’Académie des Oscars avec la bagatelle de 12 nominations.

Benedict Cumberbatch (Phil Burbank) :  un acteur d'exception. Une personnalité intense et attachante.

Benedict Cumberbatch se taillant la meilleure part dans le rôle de Phil Birbank (un acteur déjà remarqué dans « Le jeu des imitations », il y a 8 ans.

Détestation

Montana : 1925,  les frères Phil et George Burbank exploitent ensemble un vaste et florissant ranch.

Phil et George Burbank : deux frères aux profils opposés et pourtant solidaires ... alias Caïn et Abel.

Phil est un homme brillant et dur. Énigmatique, sinon introverti quant à ses pulsions. Faussement secret. On le découvre, sentimentalement, dans sa vénération affichée pour un certain Bronco Henry, son mentor de jeunesse. Il en ressortira, au fil des confidences, une ambiguïté, à la limite dérangeante. Un personnage d’une extrême complexité. Brillant et dominateur. Dissimulateur et parfois un rien maladroit. Aux pulsions inhibées. Et cependant, dans sa quête d’absolu, un personnage attachant.

George, en revanche, s'avère être un homme doux et sensible.  Aussi terne que son frère n’est autrement charismatique. Georges, plus à plaindre qu’à critiquer, pathétique par sa mièvrerie et qui, après une brève mais amoureuse rencontre avec Rose, une aubergiste ex-pianiste, veuve d'un médecin, la demande en mariage. Ce qui n’est pas du goût de Phil pour qui Rose n’est  au fond qu’une intrigante que la situation confortable de George attire comme les insectes le sont, par photaxie, avec la lumière.  

Jesse Plemons (Georges Burbank), Kirsten Dunst (Rose Gordon) et Benedict Cumberbank (Phil Burbank) : une incompatibilité manifeste.

Finalement, Rose et son fils Peter, à l’invitation de Georges, s’installent dans le ranch.

Puis, au fil du temps, les événements qui vont se succéder au sein de cette communauté où prédomine la détestation, donneront un ton autrement singulier à cette famille recomposée.

D’autant que Phil dévoile sa personnalité au fil d’un quotidien de plus en plus pesant. Phil, le troublant et talentueux cow-boy qui, au fil des jours, devient de plus en plus méprisant et désagréable envers Rose et plus encore envers son fils, Peter – un jeune étudiant qui assiste sa mère au restaurant – et dont le comportement efféminé suscite de la part de Phil un harcèlement répétitif et parfois, à la limite du supportable.

Insensiblement, la tension monte.

Et alors que rien ne va plus dans cette étrange communauté, Rose trouve dans l’alcool un palliatif à son mal-être jusqu’à ne plus pouvoir se passer de boire. L'atmosphère ne s'en ressent que plus empoisonnée.

Parallèlement, le rapprochement troublant et ambigu de Phil envers Peter nourrit, au fil des jours, une contrariété de plus en plus manifeste. Sinon exacerbée.

Comme excité par ce comportement Phil multiplie les tentatives de séduction envers Peter. Il lui apprend, notamment mais non sans difficultés, à monter à cheval, et promet de lui fabriquer un lasso en cuir tout en lui confiant comment Bronco Henry, alors qu’il allait mourir de froid, l’a sauvé en le réchauffant.

Peter (Kodi Smit-McPhee) et Benedict Cumberbatch (Phil Burbank)  : un harcèlement répétitif, ambigu, et parfois insupportable.

Peter lui demande, faussement naïf, s’ils étaient nus.

En réponse, Phil se contente de sourire. Le ton est donné et la curiosité s’installe. 

Un autre jour, Peter suit discrètement Phil jusqu’à une rivière où celui-ci laisse, heureux et décomplexé, libre cours à sa nudité. Sur les lieux, une cabane suscite sa curiosité. En l’absence de Phil, il y découvrira des revues masculines et des photos suggestives.

Un décor magique ou le pouvoir du paysage sur les âmes ...

Au ranch, des Indiens viennent parfois pour acheter des peaux de vaches mais chaque fois, Phil refuse systématiquement de leur en vendre jusqu’à ce qu’un jour, Rose, à l’insu de Phil, accepte de leur en céder.

Ce qui n’arrange pas les relations entre Rose et Phil en proie à une violente colère. Ainsi, les jours se suivent sans se ressembler.

Une autre fois, Phil propose à Peter de l’aider à réparer une clôture.

Alors qu’il s’amuse avec un lapin, Phil se blesse profondément  à la main.

Auparavant, afin qu’il puisse terminer son lasso, Peter lui a offert des lanières de cuir qu’il avait découpées sur une vache empoisonnée non sans prendre la précaution d’enfiler des gants de protection avant de procéder à la découpe du flanc de l’animal.

Sérénité

Difficile de seulement soupçonner le projet machiavélique de Peter. Et pourtant.

En tout cas, le jeune étudiant en médecine bien informé des risques de contamination par la vache malade prend de son côté toutes les précautions d’usage pour ne pas être infecté. En revanche, il n’aura aucun scrupule à déposer des lanières en cuir dans l’atelier de Phil qui les utilisera ensuite pour confectionner son lasso.

Un western bucolique, des chevaux qui piaffent et des destins qui se brisent. Pas évident de dissimuler son homosexualité ... surtout dans les années 20.

Thomas Savage – l’auteur du livre - et Jane Campion, la réalisatrice, en 2021, du film, nous laissent vivre le suspense : ainsi, le lendemain Phil, comme à l’habitude, ne descend pas déjeuner. Inquiet, son frère George, le trouve dans son lit, en sueur et fiévreux. Manifestement, la blessure s’est gravement infectée. George angoissé récupère sa voiture pour emmener de toute urgence Phil chez un médecin, mais Phil ne veut pas quitter le ranch avant d’avoir remis à Peter la corde promise, terminée et fabriquée avec le cuir de la vache contaminée par la maladie du charbon.

Mais il est déjà trop tard. La gangrène a fait son œuvre. Phil meurt et dans la séquence suivante, George sort le cercueil de son frère. Clap de fin.

De la fenêtre de sa chambre Peter regarde la scène macabre. Impassible.

Pourtant, au-delà de la tristesse, transparait, de manière indicible mais intense, une impression de sérénité.

Lors des funérailles, Rose partagera un bon moment avec sa belle-famille puis George les  invite à revenir pour Noël.

Pendant ce temps, Peter, toujours dans sa chambre et moralement libéré, relit le psaume 22 : 

« Délivre mon âme de l’épée, mon bien-aimé, de la puissance du chien. »

En partie dissimulé derrière la fenêtre de sa chambre, il contemple  à nouveau sa mère désormais heureuse et qui regagne le ranch en compagnie de Georges. Il sourit en les voyant échanger un baiser.

Lorsqu’il a réalisé que Phil était gay, Peter a plus encore usé de son « pouvoir » de séduction pour se rapprocher de lui tout en nourrissant  - peut-être inconsciemment - son projet de mort. En déposant les peaux de la vache malade dans la réserve de Phil qui, finalement, mourra de la manipulation des peaux de l’animal malade.

Masculinité toxique

Une hypothèse diabolique mais quelque part salvatrice et raisonnée. Peter considérant qu’il avait ses raisons :  Phil éliminé du clan, sa mère cessait de boire et, avec George, elle retrouvait le bonheur.

De Sandra Onana ( Libération )  qui estime que « ce western est tout en oscillations, tremblements sublimes et sensualité sourde, l’un des plus beaux films offerts par cette fin d’année », à Sophie Grassin ( L’Observateur ), qui écrit que  « cette élégie superbe, à la fois machiavélique et délétère, prend le temps qu’il faut pour nous mener sur la piste de pulsions homo-érotiques refoulées, mais pas que… » alors que Bruno Deruisseau  ( Inrockuptibles ) prévient que « le film ne raconte rien d’autre que la façon dont deux personnages en apparence fermés l’un à l’autre vont progressivement s’ouvrir, accepter d’être bouleversés par l’expérience de l’autre et s’apprivoiser, dans une dynamique mêlant érotisme et mutation du désir de domination en une forme d’amour refoulé » laissant à Clarisse Fabre ( Le Monde )  le soin de qualifier ce film de « drame calibré et sans surprise sur une masculinité toxique ».

Retour à la dialectique initiale du psaume :

« La délivrance du péril doit être reconnue avec reconnaissance. »

Une façon de rendre la conscience morale agissante. Ce qui nous épargnera de tout commentaire. En d’autres termes, et selon Friedrich Hegel, rien ne s’est accompli dans le monde sans passion et ce qui élève l’homme par rapport à l’animal, c’est la conscience qu’il a d’être un animal et du fait qu’il sait qu’il est un animal, il cesse l’être.

Ainsi, va le pouvoir du chien, ou celui de la différence dans l’ombre singulière et inquiétante de Steinbeck et de Tennessee Williams.

Bernard VADON

P.S : Outre les 12 coitations aux Oscars, « Le Pouvoir du chien »  a récolté plusieurs récompenses prestigieuses dont, en 2021, le Lion d’argent à la Mostra de Venise 2021 et au Golden Globes 2022, les titres de meilleur film dramatique, de meilleure réalisation, de meilleur scénario, de meilleur acteur dans un film dramatique pour Benedict Cumberbatch, de meilleur acteur dans un second  rôle pour Kodi Smit-McPhee, de meilleure actrice dans un second rôle pour Kirstein Dunst et de meilleure musique de film pour Jonny Greenwood.

Après la Mostra de Venise, le film a été présenté au Festival international du film de Toronto dans la catégorie « Special Presentation » , au Festival du film de Telluride ainsi qu’aux festivals à Charlottesville, à Londres, Middleburg,  Mill Valley Montclair, New York, San Diego,  San Sebastian, |Savannah et Zurich

Sa diffusion mondiale sur Netflix a été effective le  1 er décembre 2021.

 

« Le Pouvoir du chien » de Thomas Savage. ED. Gallmeister. Un bijou de la littérature américaine réédité par les Editions Belfond dans la collection Vintage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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