Hier, condamné et aujourd'hui restauré : quand un piano Erard reprend vie et service sous les cieux du Maroc.

Publié le 5 Janvier 2022

Flash-back : c'était il y a quelques mois. "A la coda ..."

André Chouraqui, qui, un temps, berça mes questionnements existentiels, estimait que choisir la vie, c’est aujourd’hui opter pour l’utopie, c’est la faire pénétrer dans l’histoire et réduire jusqu’à les effacer les zones d’ombre encore soumises à l’empire de la Mort.

En l’occurrence, celle d’un instrument, mon piano de famille Érard. 

Souvenons-nous :

En ce matin frisquet du mois de mars 2021 tomba le diagnostic vital concernant mon bien-aimé, riche de ses 165 années d’expérience, qui prit forme et âme en 1856 sous le numéro 28.251.

Le terrible constat semblait sans appel.

A Agadir, dans le salon d'une vaste villa : majestueux !

Donc, en ce triste matin voilé côté ciel, je ressens l’enthousiasme de mes ancêtres jouant parfois à quatre mains et celui de mes amis pianistes répondant avec infiniment de gentillesse à nos pacifiques pulsions musicales. Tous, animés de ce désir de faire revivre le temps d’hier.

Car dans ma famille, on a toujours supputé, à tort et à raison mais avec une conviction touchante, que Franz Liszt aurait vraisemblablement composé et joué sur cette marque de légende prisée par d’autres grands musiciens : de Gabriel Fauré à Maurice Ravel en passant par Joseph Haydn heureux propriétaire du numéro 28 fabriqué en 1800, sans oublier, la liste des amateurs d’Érard qui n’est pas exhaustive et pour preuve le numéro 133 datant de 1803 fut acquis par Beethoven. Une référence !

Dans la pénombre de notre salon, au cœur de cette maison tournée vers les cimes pyrénéennes encore nimbées de neige, l’élégance racée de mon Érard m’interroge alors que le vent compose dans les hautes futaies du parc une singulière mélodie qu’en la circonstance on pourrait qualifier de funèbre.

Alors, je me prends à rêver d’un autre siècle baigné de ces mille et une notes qui sont autant d’étoiles brillantes au firmament musical dont Platon disait, à propos justement de la musique, qu’elle donne une âme à nos cœurs et des ailes à nos pensées.

Qui a dit que les miracles n'existaient pas ?

Comment, en ces instants, ne pas évoquer Beethoven et sa 12ème Sonate en la bémol majeur opus 26 mais aussi sa 7ème symphonie en la majeur et jusqu’au sublime deuxième mouvement de sa 3ème symphonie en mi bémol majeur.

Funèbre, vous avez dit funèbre !

A la manière aussi de Frédéric Chopin qui, choisissant pour sa fameuse Sonate N°2 la sombre tonalité du si bémol mineur, favorisait un climat contrasté exprimant secrètement angoisse et sérénité. Avec cependant une partie centrale de la partition privilégiant une ligne musicale planante et irréelle propre à révéler un monde idéal de beauté et de paix. Une partition par ailleurs redoutable pour les pianistes. En particulier, le final techniquement époustouflant, composé de triolets d’octaves à l’unisson des deux mains.

En cet instant du départ sous d'autres cieux; et d'infinie tristesse ...

Mais la mort musicalement célébrée de cet Erard, c’était aussi l’impressionnant quatuor tragiquement intitulé : « La jeune fille et la Mort » composé par Franz Schubert et le bouleversant « Pie Jesu » du Requiem de Gabriel Fauré interprété avec une rare justesse et autant d’émotion et de pureté par le contre-ténor Philippe Jarrousky. En quelque sorte : « In paradisum » … pour rester dans la note éminemment mystique de Gabriel Fauré !

Que dire enfin de l’impressionnant « Dies Irae » du requiem de Mozart et de l’effrayant « Ingemisco » de Giuseppe Verdi ou encore des souffrances exprimées dans le « Chœur des esclaves Hébreux », dans l’acte III de Nabucco, ce chant prière douloureux dont quelques notes, comme celles des magnifiques « Vêpres siciliennes » ;

Mais encore Luisa Miller et tant d’autres œuvres inoubliables, qui ont peut-être jailli sur le clavier de l’Érard installé dans la maison des Verdi à Sant’ Agata, dans la province de Plaisance, en Italie.

En cet instant d’infinie nostalgie, je n’ai eu de cesse de contempler mon piano malade et pourtant tellement beau :

« Cet ami fidèle et merveilleux, ce « Monsieur » aux dents alternativement blanches ou noires – miracle de la mélodie- qui me sourit toujours. Un ami de tous les jours et qui répond selon la manière dont vous le traitez. Un ami dont je n’ai jamais douté. » confiait cet autre ami, le grand pianiste argentin Bruno Leonardo Gelber – 5000 concerts donnés dans une cinquantaine de pays - auquel Marguerite Long, la géniale inspiratrice et interprète du Concerto en sol de Maurice Ravel que ce dernier lui composa, déclara, alors que Gelber n’avait que 20 ans :

« Vous serez mon dernier élève, mais le meilleur. »

Dans cette exploration mystérieuse et libératrice de la Mort, le compositeur bavarois Christoph Willibald Gluck nous a offert quant à lui celle d’Orphée admirablement « sanctifiée » par le pianiste brésilien Nelson Freire.

Une brillante renaissance 

Une autre révélation qui bouleversa les festivaliers de La Roque- d’Anthéron mais surtout une version personnalisée dans l’ombre de la pianiste Guiomart Nova qui, selon Nelson Freire, révélait dans ses interprétations son originale pâte sonore rien qu’en découvrant la chorégraphie de ses mains. Et cela, dans le droit fil de la technique moderne prônée par Franz Listz mettant en exergue l’empreinte de la main sur le clavier, le poids du bras, la décontraction, la recherche de la sonorité et les différences de style. En somme, l’élégance pure dont Sully Prudhomme estimait qu’elle est le geste d’une âme d’élite.

Et voilà que s'est produit, il y a peu, le miracle. Un regard à la limite passionné s'est posé sur ce grand corps fatigué et ... malade.

En ce début d’année, ce n’est pas sans émotion et joie que je vous donne des nouvelles de mon Erard qui n’a pas toujours retenu les attentions que j’espérais. Pourtant, il n’était pas question pour moi de l’abandonner dans quelques décharges ou autres lieux détestables et en décalage total avec ses origines. Et la fin de vie que nous lui avons offert grâce à quelques récitals modestes mais sympathiques atteste encore de notre attachement.

La surprise je vous la réservais pour ce début d’année.
Depuis ces derniers mois, je préparais cette brillante renaissance que je vous laisse apprécier au travers de ces photos.
Après une sérieuse restauration, il trône aujourd'hui au milieu d’un vaste salon dans une magnifique maison, à Agadir,  comme il en existe beaucoup au Maroc. Là, où l’espace ne pose pas de problème.
Après une triste fin programmée, un merveilleux renouveau, non ?

 

Bernard Vadon