Autant en emportent ces « signes » singulièrement troublants !

Publié le 19 Janvier 2022

En ce petit matin frisquet de janvier, quelques poètes de jeunesse émaillent mes souvenirs en partie délabrés par le temps. Verlaine et Rimbaud et leur tumultueuse relation, ou encore Charles Baudelaire mais aussi et pour l’occurrence, Théodore de Banville et ses odes funambulesques « transformant les horizons où les nuages s’amassent, d’un pas léger au gré des saisons qui passent."

De Mallarmé à Leconte de Lisle et ses fidèles, en passant par le poète symboliste franco-uruguayen, Jules Laforgue « narguant d’un air frileux le souffle des autans » mais aussi Théophile Gautier.

Nous sommes loin, très loin des rimailleurs de circonstance :

« L’hiver frileux et subtil parmi son pâle cortège, est blanc comme un lys, quand il neige. »

Une partition romantique et Parnassienne brodée de fièvre Symboliste ; un voyage au fil du verbe et de ces mots propres à figer l’instant. C’est aussi le temps des parutions mythiques. Celles notamment de Charles Baudelaire avec « Les fleurs du mal » . C’est enfin et surtout le temps du langage en liberté.

Celui de l’inépuisable virtualité imaginaire de la créativité rhétorique et métrique, comme on l’a défini.

Le zéro et l’infini

Le soleil au levant n’a pas encore troué la perspective irrégulière des montagnes pyrénéennes. Le rêve est à son paroxysme.

Le temps d’une pause bucolique dans la fraîcheur matinale courageusement bravée par quelques volatiles affamés.

"Le gel étreint cet infini d'argente d'or ..." écrit Émile Verhaeren.

Je ne peux m’empêcher de psalmodier tant l’atmosphère est monacale, ces quelques vers de cet autre poète choyé, Émile Verhaeren et que le gel avait inspiré :

« Le gel étreint cet infini d’argente d’or

Le gel étreint, les vents, la grève et le silence

Et les prairies et les plaines ; le gel qui mort

Les lointains bleus, où les astres pointent leur lance. Immutabilité totale. On sent du fer et des étaux serrer son coeur morne et candide ; Et le crainte saisit d’un immortel hiver et d’un grand Dieu soudain, glacial et splendide.»

Opportune et fragile passerelle poétique avec, à nouveau, Théodore de Banville :

« Enfin, de son vil échafaud  « le clown sauta si haut, si haut ! qu’il creva le plafond de toiles au son du cor et du tambour, et le cœur dévoré d’amour alla rouler dans les étoiles. »

Un oxymore comme les aimait Victor Hugo. Une douce violence qui, sans ménagement, heurte singulièrement nos émotions. Une sorte de vulgate du vers savamment rajeuni par un savant reconditionnement de la rime  et des césures.

"ô gare qui a vu tant de départs et tant de retours ..."

Le poète des Exilés et des Odes funambulesques a sauvé le Parnasse – ce mouvement pour qui, selon Baudelaire, la poésie n'avait d'autre but qu'elle-même et se caractérisait par le simple culte de la beauté et de la forme – épargné du possible ridicule où son allure guindée l’eût entraîné, estimait pour sa part l’essayiste et écrivain Charles Morice.

« ô gare qui a vu tant d’adieux tant de départs et tant de retours »  versifiait à l’avant dernier siècle Valéry Larbaud…

Voici venu le moment des questionnements existentiels.

Lorsqu'on lui demandait s’il croyait en Dieu, Albert Einstein répondait :

"Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l'harmonie de tout ce qui existe mais non en un Dieu qui se préoccuperait du destin et des actes des êtres humains."

Je crois au Dieu de Spinoza ...

"La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles ; l’homme y passe à travers des forêts de symboles qui l’observent avec des regards familiers."

C’est aussi le temps des « signes ».

Dans son ouvrage « Le zéro et l’infini » l’essayiste et écrivain hongrois, Arthur Koestler représente la conception de l’homme dans un régime totalitaire. Et de démontrer qu’il ne peut y exister par lui-même. L’homme, pour Arthur Koestler, symbolise en effet le néant et doit montrer l’exemple pour les générations à venir jusqu’à se faire mutiler pour montrer l’exemple et préserver le peuple. Un comble sinon une folie. Un point de vue que, bien évidemment,  je ne partage pas.

L’infini, en revanche, c'est l'infini du monde planétaire, c’est tout, c’est le possible.

Ce peut être Dieu.

Quelle main anonyme a illustré ce signe  ?

Lorsque ce dernier week-end,  dans cette gare paloise encore déserte à cette heure matinale. Ou quasiment. Dans ce hall encore silencieux, sur un banc esseulé  parmi d’autres, un magazine illumine inopinément l'assise brunâtre du siège avec, sur sa « une », la Vierge Marie et cet intitulé engageant : «Celle qui a dit oui ».  Alors on se pose naturellement la question de savoir quelle est la main anonyme, qui, volontairement ou non,  a déposé ce « message ».

De  « l’Etoile du, Matin » à « la Porte du Ciel » en passant par « La nouvelle Ève », le signe ne trompe pas.

Croyant ou pas, on ne peut s’empêcher de se laisser envahir par le doute ou la persuasion. 

Cana : un signe

En ce dimanche 16 janvier du Temps Ordinaire  le Père Olivier Fröhlich, vicaire général du Diocèse de Tournai, dans un souci didactique a, sans le savoir bien évidemment, et argumentant sur le texte évangélique du jour – l’épisode inouï des « Noces de Cana » -  usé d’une sémantique de circonstance en développant la signification des signes.

A Cana, au mariage où Jésus est invité, on est aussi en train de perdre le goût de la vie ...

Comment ne pas y associer celui de ce numéro spécial du journal « Le Figaro » sur le thème de Marie déposé sur une table ordinaire, dans une gare ordinaire. A Pau  ? :

  « Avez-vous le cœur à la fête ? Probablement pas en ces moments difficiles. Nous continuons à être marqués par cette pandémie qui n’en finit pas. La restriction de nos contacts sociaux, le report de nos projets, l’angoisse de la maladie et du futur suscitent en nous la morosité.
La perte de goût liée au Covid-19 est comme une métaphore de notre vie actuelle. Le coronavirus fait souvent perdre le goût et l’odorat chez ceux qui contractent la maladie. Mais le coronavirus fait aussi perdre le goût de la vie à toute la société, tant il suscite découragement et lassitude. Nous n’avons plus le cœur à la fête, nous avons perdu le goût de la vie, le goût de tout ce qui fait le sel de notre existence.

A Cana, au mariage où Jésus est invité, on est aussi en train de perdre le goût de la fête : pensez, ils n’ont plus de vin ! En plein Dry January, le mois sans alcool, on pourrait se poser la question : est-ce vraiment un élément indispensable pour faire la fête ?
La Bible rappelle que « le vin réjouit le cœur des humains » (Ps 104,15).  Au cœur de ce temps de morosité, on a besoin de retrouver la joie, le goût de la vie. Cette joie doit être « la joie de l’Évangile », pour reprendre le titre du premier grand document du pape François, qui commence par ces mots : « La joie de l’Évangile remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus » (EG n° 1). Car l’Évangile doit toujours être un bonheur partagé, une parole d’espérance et d’enthousiasme.
A Cana, la joie sera offerte en abondance. Jésus n’y va pas de main morte : 6 jarres, pouvant chacune contenir une centaine de litres : 600 litres de vin. Voilà l’abondance du don de Dieu. Bien plus que ce que l’on pourrait imaginer ! Et pas de la piquette ! Du bon vin, de celui qu’on sirote à petites gorgées pour profiter pleinement de ses arômes, pour faire durer le plaisir.
A Cana, on célèbre les noces entre Dieu et l’humanité : « Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu » (Is 62,5). Et le don de Dieu est généreux : c’est le vin capiteux de l’amour de Dieu. Le don de Dieu est abondant, diversifié, rappelle l’apôtre Paul : «; », écrit-il aux Corinthiens (1 Co 12,4). Sommes-nous toujours bien conscients de ces dons de Dieu ? Sommes-nous toujours disponibles à cet amour qui nous est offert ?  Ou nous laissons-nous prendre par la grisaille du moment ? « 

Réalité invisible

Nous avons tendance à croire que les événements extraordinaires sont des messages divins. Dieu nous parle-t-Il à travers des signes et des miracles ? Pour le Frère Olivier-Marie Rousseau, carme du couvent de Paris, le signe est une réalité visible qui renvoie à une réalité invisible :

« L’homme, qui est à la fois corporel et spirituel, en a besoin pour communiquer. Par exemple, la nature, par sa beauté, sa variété, sa complexité, peut susciter un émerveillement qui entraîne un questionnement jusqu’à la reconnaissance de l’existence d’un Dieu créateur. Ce qui n’impose pas la foi mais dispose le cœur à l’adoration. C’est une attitude naturelle, qui n’est pas encore celle de la foi mais qui est nécessaire à la foi. Ainsi, dans l’Évangile selon saint Jean, le premier signe que le Christ opère est le miracle de Cana : à la demande de la Vierge Marie, il change l’eau en vin. Ainsi donne-t-Il un signe qui atteste que Dieu entend notre prière et y répond par surabondance : le vin est meilleur ! Dieu est plus grand que notre cœur, et au long de son ministère public, le Christ multiplie les signes (guérisons, exorcismes, résurrections) pour éveiller cette confiance et nous conduire jusqu’au mystère pascal, le signe par excellence sans lequel « vaine est notre foi » (1Co 15, 17). Le Christ donne gratuitement, et attend une réponse libre. »

De la même manière, quand Jésus multiplie les pains (Jn 6, 12-15), Il donne un signe de puissance qui séduit les foules au point qu’elles veulent « Le faire roi ». Mais Jésus leur échappe car Il ne veut pas se laisser récupérer dans leurs catégories d’efficacité. « Travaillez pour la nourriture qui demeure en vie éternelle », leur demande-t-Il, avant d’essuyer leur revers : « Quel signe fais-tu donc pour qu’à sa vue nous te croyions ? » (Jn 6, 30). Jésus répond sans esquiver leur question mais en renversant leur logique : « Je suis le Pain de Vie » (Jn 6, 35). Se donnant comme tel, Il propose simplement aux disciples de passer de la réalité visible (les pains qui remplissent les paniers) au mystère « Le Pain de Vie » par lequel Il s’identifie. Mais c’est une parole trop « rude » pour l’esprit, précise l’Évangile. Aussi, les uns suivront, les autres fuiront.

Un signe ce peut être aussi une certitude intérieure qui s'impose.

Un signe ce peut être aussi une rencontre improbable qui change le cours d’une vie et ouvre des portes inattendues, sans volontarisme, ou une certitude intérieure qui s’impose et se répète pour lancer une initiative assez réaliste pour ne pas être le fruit de l’illusion.

Rencontre improbable

Encore selon le Frère Olivier-Marie Rousseau, la marque de Dieu se reconnaît à ses fruits (Gal 5, 22). Mais on ne peut être juge et partie, c’est pourquoi il est important d’être confirmé. Saint Jean de la Croix y voit trois raisons : vérifier la conformité des signes avec la parole de Dieu, s’en remettre à un autre pour ne pas s’habituer « à la voie des sens » qui ne durera pas, et pour que « l’âme demeure dans l’humilité, la dépendance et la mortification » En cheminant par nous-même, nous pourrions nous enorgueillir d’être privilégié par des signes. Un piège spirituel redoutable. Car précise encore le Frère Rousseau :

:« Si le cœur n’a pas été éduqué aux vertus cardinales, purifié par l’exercice des vertus théologales, nourri par la parole de Dieu et la pratique des sacrements, il risque d’être assujetti par ses passions, victime de carences affectives, prisonnier de systèmes compensatoires. Ce sont des désordres qui nuisent à l’exercice de la liberté et peuvent pervertir les signes de Dieu, en se les appropriant à sa guise, au lieu de se laisser conduire avec confiance. C’est là que tout se joue. Et le Démon peut brouiller les signes, parasiter leur signification. »

Libre à chacun, en toute liberté et en toute conscience, d’y croire. Ou ne pas y croire.

Bernard VADON