Tribune « La démocratie en danger !

Publié le 12 Décembre 2021

La tentation est grande de poser au pape François la question qui pourrait fâcher surtout lorsqu’elle fait référence à Pierre Jean de Béranger, chansonnier pour le moins dérangeant qui, il y a plus de 150 ans, pour mettre son talent au service de l’anti-royalisme, écopa de quelques vacances à l’ombre des geôles du régime. Et cela,  tout en réussissant toutefois, sa liberté retrouvée, à s’assurer la protection de Lucien Bonaparte, le  propre frère du Premier consul. Un plaisant exploit relationnel sinon un pied de nez au pouvoir en place.

La question pourrait en effet concerner ce couplet pour le moins irrévérencieux sur les jésuites, chanté par Béranger :

« Hommes noirs, d’où sortez-vous. Nous sortons de dessous terre. Moitié renards, moitié loups. Notre règle est un mystère. Nous sommes fils de Loyola. »

La simplicité de plus en plus légendaire du Saint Père, à cette référence, n’aurait alors engendré qu’un sourire malicieux. Lui,  dont l’humour parfois caustique se calcule aussi dans la désignation de certaines religieuses affichant (sic) « des mines de piment au vinaigre. »

En tout cas, Jorge Mario Bergoglio, depuis son élection et surtout sa première apparition sur la célèbre Loggia delle Benedizioni,  n’a jamais failli à sa réputation de prêtre de la rue. En sorte, d’homme simple.

Jean de La Bruyère écrivait ainsi qu’il y a des rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité sont le meilleur manège du monde. Quel meilleur exemple.

Le souverain pontife confiant que son plus secret souhait serait d’aller déguster une bonne pizza avec des amis … mais ça, c’était avant.

Notamment, à Buenos Aires.

Et de faire allusion à Jésus dont les prédications s’effectuaient toujours au milieu des foules loin, très loin des restaurants étoilés et autres palaces tout aussi étoilés.

UN BEL EXEMPLE DE LA RUE

Au hasard d’une vidéo captée sur les réseaux sociaux (qui ne sont pas toujours  des relayeurs de pacotille) et qui, en l’occurrence et à l’inverse de ce que je pense,  est apparu pour une fois comme le  révélateur d’un bel exemple évangélique qui nous réconcilie singulièrement avec le genre humain. Et ses comportements au quotidien.

Le contraire de la misère, c'est le partage, disait l'abbé Pierre ...

Les faits :

Des jeunes gens n’avaient rien trouvé de mieux que de filmer à son insu un « habitant de la rue » contraint comme tant (et trop d’autres) de faire la manche pour seulement survivre.

Un garçon du groupe s’approche et engage la conversation sur le montant du produit de l’aumône. Quelques centimes. Un maigre pécule.

C’est alors que le jeune homme tend à cet homme un billet de 100 euros. Que le clochard (épouvantable sobriquet pour qualifier ces exclus de la société )  accepte avec un sourire et un discret merci. Sans plus.

Le jeune homme s’éloigne ensuite non sans mettre discrètement en fonction son téléphone pour filmer la suite de l’histoire, curieux de savoir ce qu’ il adviendrait de cette somme.

C’est alors que l’inconnu se lève, range le carton qui lui servait d’assise et entre dans un supermarché proche pour en ressortir quelques minutes plus tard portant deux gros sacs en plastique au demeurant remplis de victuailles.

La saveur du pain partagé n'a point d'égale  ... assurait Antoine de Saint-Exupéry.

Un moment ébahis par l’importance des achats, les jeunes gens continuent de suivre et de filmer cet homme distribuant soudain à d’autres laissés pour compte occupant les trottoirs, son stock de nourriture constitué de bouteilles d’eau, de sandwiches, de portions de fromages, et de baguettes de pain.

Quelques minutes plus tard  l’inconnu confiera aux garçons que ce qu’il venait de faire était tout à fait naturel :  on l’avait aidé et il considérait qu’il lui appartenait ensuite et tout naturellement de partager ce don.

Une belle histoire que le pape François ne manquerait certainement pas de consigner parmi ses souvenirs lui qui, a fait de la cause des migrants en particulier l’essentiel de sa mission qui, encore selon lui, doit être celle de tous les chrétiens. Une mission précisément articulée autour du partage.

Souvenons-nous des mots inhabituellement forts sinon durs, prononcés  le deux décembre dernier lors de son voyage apostolique à Chypre alors que l’île soucieuse de sa réunification connait une situation dramatique. Pris de conscience ? Sans nul doute.

FLÉAUX

Leader religieux, le pape n’en dispose pas moins  de pouvoirs sans commune mesure avec ceux des présidents et autres rois de la planète.

La gouvernance papale est en effet investie d’un pouvoir d’ingérence. Notamment dans la vie politique. Il détient aussi un pouvoir d’influence dans les secteurs sensibles de la foi et des mœurs. Quant à son pouvoir médiatique, par le truchement de ses propres réseaux tout autant que par les réseaux internationaux sans oublier une domination charismatique (on a pu le constater lors du rapport Sauvé et plus encore avec l’affaire de l’archevêque de Paris) tous, constituent des atouts de poids. Nous sommes loin du moqueur « combien de divisions » que lançait Hitler à l’adresse des forces guerrières du Vatican.

Sans parler du puissant pouvoir que représente la politique culturelle du Saint- Siège. En particulier, au travers des très influentes universités catholiques pontificales.

Enfin, le pape détient un super pouvoir moral.  Autrement porteur que celui qui ne fonctionne que par la puissance militaire ou économique et qui inspire à François cette mise en garde :

« Si l’argent et le profit deviennent des fétiches, alors nos société courent à la ruine. »

D'une figure de style propre à la rhétorique - l'exemple - à la manière de la mettre en pratique ... 

Aujourd’hui, « ce pape voyageur », dans la mouvance de Paul VI et de Saint Jean- Paul II, donne, plus que de coutume, de la voix.

Notamment, à propos de la misère et de la pauvreté au sein d’une société conduite par l’injustice et d’une inhumanité rare. Des fléaux selon le successeur de Pierre. Les exceptions, comme toujours, confirmant la règle.

Ainsi à Chypre, comme nous l’écrivions,  le souverain pontife a retrouvé un ton de voix inhabituel, un timbre évangélique rappelant les colères mémorables de Jésus lorsqu’il était confronté à l’injustice.

A ce stade de la réprimande tout le monde en prend pour son grade. Singulièrement la vieille Europe qui, décemment, se frappe la coulpe avant d’obtenir la bénédiction du Saint Père.

Pour preuve, le président français, reçu à sa demande, il y a peu, en audience privée et qui après avoir sagement écouté les recommandations du pontife, oubliant le sacro-saint « benedicat vos omnipotens Deus » de François (que Dieu tout-puissant vous bénisse) s’en est allé commercer au Moyen-Orient avec l’un des plus fieffés coquins du moment lui préférant la formule autrement terre à terre  ... « business is business ».

Des liaisons sinon dangereuses en tout cas risquées 

Ce n’est un mystère pour personne qu’en la circonstance, le président français entendait aussi et surtout ménager un électorat catholique avec qui les relations ne sont pas spécialement sereines. En cause,  la dernière adoption de la loi bioéthique ainsi que les restrictions de l’accès aux obsèques et la tenue des messes pendant la crise sanitaire. Sans parler du rappel maladroit de la loi concernant le secret de la confession qui reste  également un motif de discorde.

En tout cas, chacun appréciera la valeur sinon la sincérité de ces mains serrées. Et de ces baisers qui rappellent étrangement celui de Juda et plus tard, le reniement de l’apôtre Pierre.

En peintre d'exception de la Renaissance italienne, Giotto, au-delà d'un art pictural maîtrisé, notamment dans l'une des 38 fresques de la Chapelle des Scrovegni à Padoue, traduit de façon émotionnellement forte et indigne  l'acte de trahison.  

Ce qui n’empêche pas le successeur de Pierre - fidèle à ses engagements - de confesser qu’il est aussi un pécheur que Dieu a choisi. Mais à tous égards et à tout seigneur tout honneur, le président de la France n’est pas le pape.

Tel est ce monde renversant de contradictions.

UN TRÉSOR

Insistant sur les déséquilibres que provoquent les crises migratoires, le pape n'ignore pas que des peuples entiers sont percutés. Et à cet égard ne se prive pas de certains termes violents particulièrement en citant les tortures et les fils barbelés, signes de haine. Quatre jours plus tard, après, le voyage de Chypre, cette fois dans son discours d’Athènes, il considérait avec gravité :

« Je vois deux dangers pour la démocratie :  le populisme  et la perte des valeurs. »

 Plus tard, lors de sa traditionnelle conférence de presse dans l’avion qui le ramenait à Rome, il reviendra sur le sujet : 

 « Pour moi, la démocratie est un trésor, un trésor de civilisation  et  pour cette raison elle doit être « préservée. (…) Je pense à un grand populisme du siècle dernier, le nazisme, qui était un populisme qui, en défendant les valeurs nationales, comme il le disait, a surtout réussi à annihiler la vie démocratique, voire la vie elle-même avec la mort des gens, en devenant une dictature sanglante. (…)  Aujourd’hui, faisons attention à ce que les gouvernements, je ne dis pas de droite ou de gauche, je dis autre chose, faisons attention à ce que les gouvernements ne glissent pas dans cette voie du populisme, des soi-disant « populismes » politiques, qui n’ont rien à voir avec le popularisme, qui est la libre expression des peuples, qui se montrent avec leur identité, leur folklore, leurs valeurs, leur art. Le populisme est une chose, le popularisme en est une autre. »

Et de faire référence à ce roman – que moi-même je relis et conseille modestement  – écrit en 1905 par Robert- Hugh Benson (« Le Maître de la Terre ») un auteur obsédé par l’ Antéchrist.

La quatrième de couverture résume parfaitement le propos :

 « Une broderie flamboyante, un livre de mysticisme intense, un cri de foi éperdu. Une fresque de la fin des temps ; un spectacle fort et grandiose à la fois qui fait vibrer au son des trompettes de l’Apocalypse. »

En clair, un futur dans lequel un gouvernement international, avec des mesures économiques et politiques, gouverne tous les autres pays.

Et François qui, à l’instar de son prédécesseur Benoit XVI,  a littéralement  dévoré cet ouvrage, donc l’a apprécié, de déclarer encore :

« Quand on a ce genre de gouvernement,  on perd la liberté et on essaie d’atteindre l’égalité entre tous. Cela arrive quand une superpuissance dicte un comportement économique, culturel et social aux autres pays. »

Selon le souverain pontife et en manière de conclusion grave, oui, et on doit s’en convaincre : la démocratie est bien un trésor, un trésor de civilisation.

J’ajouterai, à protéger sans modération.

 

Bernard VADON

 

 

Démocratie : du grec « peuple » et « commander ». Par extension,  un régime politique par lequel tous les citoyens participent aux décisions rythmant la vie publique.

DÉCRATIE : LESSANDRA TARANTINO/AP