BOUDÉ HIER EN FRANCE, ADULÉ AUJOURD’HUI AU MAROC, CE PIANO ÉRARD RESTAURÉ TÉMOIGNE DU « MADE IN FRANCE »

Publié le 22 Novembre 2021

Dans l'atelier de Marrakech, nouveau look et prêt pour de futurs partages musicaux au Maroc. Une consolation pour ceux qui l'ont abandonné.

André Chouraqui, qui berça mes questionnements existentiels, estimait que « Choisir la vie, c’est, aujourd’hui, opter pour l’utopie, c’est la faire pénétrer dans l’histoire et réduire jusqu’à les effacer les zones d’ombre encore soumises à l’empire de la Mort. »

Une réflexion qui pourrait concerner un instrument, en l’occurrence, notre piano à queue de famille estampillé Érard, qui fit le bonheur de mes grands-parents avant le mien et récemment encore celui d’amis musiciens …

LE TEMPS D’HIER

Jusqu’à ce qu’en ce matin frisquet du mois de mars 2021 tombe le diagnostic vital concernant ce bien-aimé, riche de ses 165 années d’expérience, qui prit forme et âme en 1856 sous le numéro 28.251 avant de subir, il y a quelques années, une sérieuse cure de rajeunissement qui nous permit de continuer de le jouer dans l’intimité et lors d’inoubliables récitals.

Jusqu’à ce matin, donc, où le pénible constat nous a semblé sans appel.

Aux bons soins de la société de transport El Houssine Belkadi au Maroc. Néanmoins un poignant départ ... une dernière et triste image à pleurer et nous avons pleuré !

Un verdict incontournable prononcé par cet ami bienveillant que plusieurs fois j’ai sollicité pour retrouver un accord perdu jusqu’à cet autre ami qui avec autant de bienveillance lui reconnut un bel habit et des formes élégantes en passant par un non moins bon autre ami également facteur qui mit quelques formes sympathiques et respectueuses pour soulager ma peine  – revenons à une certaine réalité – sans manquer de l’accompagner - c'était quelque part légitime - d’un confortable devis de restauration.

Ainsi donc, en ce bien triste matin voilé côté ciel pyrénéen en France, je n’ai pu m’empêcher de revivre, dans l’immédiateté d’un souvenir un peu fou, la joie de mes ancêtres jouant parfois à quatre mains et celui de mes amis pianistes répondant, avec infiniment de gentillesse, à nos pacifiques pulsions musicales.

Tous, et non des moindres pour certains, animés du désir de  partager une riche nourriture musicale.

Notre ami, Hassan Ben Adi, facteur et accordeur de pianos à Marrakech.

Car, dans ma famille, on a toujours supputé, à tort et à raison mais avec une conviction touchante, que Franz Liszt aurait pu, par exemple et vraisemblablement, composer et jouer sur cet instrument à la marque légendaire prisé par les meilleurs pianistes et compositeurs.

Érard fut à cet effet choisi par Gabriel Fauré et Maurice Ravel mais aussi par Giuseppe Verdi et  Joseph Haydn, ce dernier heureux propriétaire du numéro 28 fabriqué en 1800, sans oublier, la liste des nombreux amateurs des pianos Érard. Pour preuve, le numéro 133 datant de 1803 qui fut acquis par Beethoven. Une référence !

VOUS AVEZ DIT FUNÈBRE !

Dans la pénombre de notre salon, au cœur de cette maison tournée vers les cimes pyrénéennes déjà nimbées de neige, l’élégance racée de mon Érard emporté vers d’autres horizons m’interroge encore alors que le vent compose dans les hautes futaies du parc une singulière mélodie qu’en la circonstance on pourrait qualifier de funèbre.

Alors, je me prends à rêver d’un autre siècle baigné de ces mille et une notes qui sont autant d’étoiles brillantes au firmament musical dont Platon disait, à propos justement de la musique, qu’elle donne une âme à nos cœurs et des ailes à nos pensées.

Comment, en ces instants, ne pas évoquer Beethoven et sa 12ème Sonate en la bémol majeur opus 26 mais aussi sa 7ème symphonie en la majeur et jusqu’au sublime deuxième mouvement de sa 3ème symphonie en mi bémol majeur.

Funèbre, vous avez dit funèbre !

Dernière séance photos pour notre piano Erard dans notre propriété de Igon (64) et l'interprétation de l'Etude Op  10 N°3 "Tristesse" en forme d'adieu.

Ou encore, à la manière de Frédéric Chopin qui, en choisissant pour sa fameuse Sonate N°2, la sombre tonalité du si bémol mineur, favorisait un climat contrasté exprimant secrètement angoisse et sérénité. Avec cette partie centrale de la partition privilégiant une ligne musicale planante et irréelle propre à révéler un monde idéal de beauté et de paix. Une partition par ailleurs redoutable pour les pianistes. En particulier, le final techniquement époustouflant, composé de triolets d’octaves à l’unisson des deux mains.

IN PARADISIUM

Pour mémoire encore, cette mort musicalement célébrée, c’est aussi l’impressionnant quatuor tragiquement intitulé : « La jeune fille et la Mort »composé par Franz Schubert et le bouleversant « Pie Jesu » du Requiem de Gabriel Fauré interprété, avec une rare justesse et autant d’émotion et de pureté, par le contre-ténor Philippe Jarrousky.

En quelque sorte, « In paradisum » … pour rester dans la note éminemment mystique de Gabriel Fauré !

Fin de restauration dans l'atelier de Marrakech : renouveau.

Que dire enfin de l’impressionnant « Dies Irae » du requiem de Mozart et de l’effrayant « Ingemisco » de Giuseppe Verdi ou encore des souffrances exprimées dans le « Chœur des esclaves Hébreux », dans l’acte III de Nabucco, cette prière douloureuse dont quelques notes, comme celles des magnifiques « Vêpres siciliennes », sont révélatrices de cet appel de l’au-delà ; sans oublier « Luisa Miller » et tant d’autres œuvres inoubliables, qui ont peut-être jailli sur le clavier de l’Érard installé dans la maison des Verdi, à Sant’ Agata, dans la province de Plaisance, en Italie.

En cet instant d’infinie nostalgie, je repense à mon piano démonté en partance pour un long voyage vers l’Afrique et je n’ai de cesse de me remémorer cet instrument malade et pourtant tellement beau alors que des transporteurs spécialement dépêchés du Maroc, l’emportèrent, à la demande de cet autre ami fidèle, Hassan Ben Addi, lui aussi facteur de talent et qui m’a proposé de l’acquérir en l’état.  Et tenter de le restaurer.

Promesse finalement tenue car quelques semaines seulement  auront suffi pour que :

« Cet ami fidèle et merveilleux, ce « Monsieur » aux dents alternativement blanches ou noires – miracle de la mélodie- qui me sourit toujours : cet ami de tous les jours et qui répond selon la manière dont vous le traitez ; cet ami dont je n’ai jamais douté. » comme le confiait joliment mon ami Bruno Leonardo Gelber, retrouve ses qualités et ses couleurs musicales.

Avec le pianiste organiste Michel Chanard, répétition lors d'un de nos derniers récitals donné en France, à la villa Marguerite.

Le rêve quoi !

Ainsi ressuscité, après avoir été condamné, le voilà enlevé dans une sorte de dormition avant une restauration au royaume chérifien pour engager une autre séquence de sa vie musicale.

Quelle plus belle preuve de religiosité et d’altérité ?

Bernard VADON

 

 

 

 

 

 

 

Le piano ERARD sur la deuxième moitié du 19ème siècle, était considéré en son temps comme une référence ... il l'est toujours... la preuve avec cette interprétation magistrale "expressive, sensible et rafinée" de la pianiste américaine Angie Zhang. L'instrument ressemble étrangement au nôtre ... émotion garantie ! !

Infiniment d'émotion accompagne la naissance de cet Erard qui fit longtemps partie de notre patrimoine familial. Un bel hommage au nôtre.

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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