De Roland Barthes à Georges Friedmann en passant par Edgar Morin ou les aliénations françaises au quotidien.

Publié le 17 Septembre 2021

« On dit qu’à force d’ascèse certains boudhistes parviennent à voir tout un paysage dans une fève. » écrivait  Roland Barthes

Roland Barthes : l'exemple du boudhisme ...

Dans un récent entretien au « Monde », le sociologue et philosophe Edgar Morin estimait que la course à la rentabilité, comme les carences dans notre mode de pensée, sont responsables d’innombrables désastres humains causés par la pandémie de Covid-19, une crise qui par ailleurs, et toujours selon lui, nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins masqués dans les aliénations du quotidien. (sic)

L’INATTENDU

L’ancien résistant, sociologue et philosophe, penseur transdisciplinaire et indiscipliné, docteur honoris causa de trente-quatre universités à travers le monde s’était ainsi, il y a quelques mois, livré à quelques confidences et avait analysé une crise globale qui selon lui le « stimulait énormément ».

Edgar Morin : « Nous avons besoin d’une méthode de la connaissance qui traduise la complexité du réel, reconnaisse l’existence des êtres, approche le mystère des choses."

D’entrée de jeu, à la question de savoir si la pandémie due au coronavirus était prévisible, il répond :

« Toutes les futurologies du XXe siècle qui prédisaient l’avenir en transportant sur le futur les courants traversant le présent se sont effondrées. Pourtant, on continue à prédire 2025 et 2050 alors qu’on est incapable de comprendre 2020. L’expérience des irruptions de l’imprévu dans l’histoire n’a guère pénétré les consciences. Or, l’arrivée d’un imprévisible était prévisible, mais pas sa nature. D’où ma maxime: Attends-toi à l’inattendu. »

Et de préciser :

« De plus, j’étais de cette minorité qui prévoyait des catastrophes en chaîne provoquées par le débridement incontrôlé de la mondialisation techno-économique, dont celles issues de la dégradation de la biosphère et de la dégradation des sociétés. Mais je n’avais nullement prévu la catastrophe virale. »

En 2012 Bill Gates - bien que ne ralliant pas tous les suffrages -annonçait un péril sanitaire ... 

« Il y eut pourtant un prophète de cette catastrophe : Bill Gates qui lors d’une conférence en avril 2012, annonçait que le péril immédiat pour l’humanité n’était pas nucléaire, mais sanitaire. Il avait vu dans l’épidémie d’Ébola, qui avait pu être maîtrisée assez rapidement par chance, l’annonce du danger mondial d’un possible virus à fort pouvoir de contamination et il exposait les mesures de prévention nécessaires, dont un équipement hospitalier adéquat. Mais, en dépit de cet avertissement public, rien ne fut fait aux États-Unis ni ailleurs. Car le confort intellectuel et l’habitude ont horreur des messages qui les dérangent. »

Et  l’impréparation nationale sans que ce soit forcément une exception française comment peut-on l’apprécier :

« Dans beaucoup de pays, dont la France, la stratégie économique des flux tendus, remplaçant celle du stockage, a laissé notre dispositif sanitaire dépourvu en masques, instruments de tests et appareils respiratoires ; cela joint à la doctrine libérale commercialisant l’hôpital et réduisant ses moyens a contribué au cours catastrophique de l’épidémie.»

Et l’alerte centenaire de préciser sa pensée intime et profonde :

« J’ai choisis la liberté et l'égalité. J’ai choisis la croissance et la solidarité. J’ai choisis l'entreprise et les salariés. J’ai choisis l'amour de notre histoire et l'ambition du changement; la France forte et l'Europe ambitieuse; les racines et les ailes."

Dans le contexte d’une politique nationale qui s’égare  chaque jour un peu plus, cela ne vous rappelle-t-il rien ?

QUAND L’OBLIGATION FAIT LOI

Alors même que se manifeste, parfois à tort et plus souvent à raison,  une débauche d’outrances mais surtout de sensibilités  en tous genres, le pays, comme d’ailleurs le reste du monde, n’est pas au mieux de sa forme le mal être est devenu un mal chronique. Le moins que l’on puisse dire.

Pour répondre aux pompiers de circonstance et autres thuriféraires a -t-on pour autant déjà vu un feu sans fumée ?

Sans aller – pour l’heure en tout cas – à la guerre civile, il est de fait que plus que la conviction, c’est bien l’obligation qui fait loi. La vaccination en est un pitoyable exemple au mépris de toute élémentaire pédagogie. C’est la règle du « moi je ».

Le sympathique et attachant révolutionnaire Gandhi aimait à dire que l’homme est soumis à l’obligation de se laisser guider dans toutes ses actions par des considérations morales que je qualifierais par les temps qui courent de « pseudo morales ».

Ce à quoi Edgar Morin rétorque de façon autrement radicale :

« A force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. »

Un  avertissement sinon une invitation à en découvrir l’explication dans son ouvrage « La Méthode ».

SIMPLISME DES ANALYSES

Au mois de juillet 2016 – déjà ! – Edgar Morin tirait la sonnette d’alarme :

 « Cela fait des années que nous sommes confrontés à des crises sans précédent, qu’elles soient économiques, sociales, écologiques, des mois que nous sommes confrontés à des attentats, à des risques de division de notre société …

« Alors oui, l’heure est à traiter l’essentiel et certainement pas à se laisser aller au simplisme des analyses comme des propositions. Les citoyens ont besoin de sérieux, de rigueur pour faire face à ces situations, de projets et de perspectives. L’avenir de notre société, de l’humanité tout entière dépend de notre capacité à savoir vivre ensemble, à partager enfin les richesses produites, à faire vivre la laïcité et à assurer l’égalité et la liberté pour toutes et tous. 
Alors loin des discours et des mots vains ou vides de sens, il faut s’appliquer à dire comment aujourd’hui nous donnons à notre société les clés pour envisager l’avenir sous des jours meilleurs. Le mouvement syndical a sa part de responsabilité et de travail dans la construction de cet avenir meilleur. »

« Bien sûr, les questions d’emploi, de pouvoir, d’achat, de conditions de vie mais aussi d’Éducation, de Culture, de Recherche, de Justice, d’Environnement, de Territoires, d’Agriculture, de Services publics sont autant d’enjeux sur lesquels la FSU reste totalement engagée. Ensemble nous sommes toujours plus forts ! »

 LA GALAXIE DES LUCIOLES

Edgar Morin se met, façon de dire, en scène dans la dernière page du deuxième tome de « La Méthode »

On peut connaître sans connaître la connaissance »

Un moment de poésie mais aussi d’illustration émouvante de l’idée d’inachèvement, de lassitude et d’espoir. Ces quelques lignes sont un peu de nous  :

« (..) je coïncide avec ce livre. Ce n’est pas mon produit. Il me fait comme je le fais. Pendant que je tente de l’accoucher, il tente de faire accoucher une vérité virtuelle, encore sans forme, qui attendait en moi. J’ai ressenti très naturellement que ce livre, comme tout livre auquel on se donne, non pas « échappe » à son auteur, mais devient un être auto-éco-organisateur, autonome de son auteur dans son indépendance même, qui prend vie en se nourrissant du travail de mon esprit et de toutes les miettes que je lui apporte des laboratoires et bibliothèques.

« J’obéis à son ontogénèse. En vraie mère, j’y ai transféré ma vie. Je le croyais quasi terminé en 1977. Or, depuis trois ans, je vis pour lui, je me tue pour lui, mais la haute combustion qu’il exige et me donne n’a cessé de me donner amour terrestre. Je vis pour écrire ce livre, je l’écris pour vivre – pour aimer, j’aime pour pouvoir écrire ce livre...j’ai écrit en plongée dans la vie, non hors de la vie.

« Je termine cette conclusion.

« Rien n’est vraiment terminé, je le sais, j’aurai encore beaucoup à reprendre, à corriger. Mais j’ai enfin le sentiment d’avoir bouclé la boucle.
« Il fait encore jour.

« Je me sens épuisé. Ce n’est pas seulement la quantité énorme de ce que j’ai lu et surtout de ce que je n’ai pas lu qui m’accable. Ce n’est pas seulement un sentiment de défaite car je me sais d’avance condamné, vaincu.

« C’est une grande décompression qui soudain me vide.

« Ma table est tout contre la fenêtre de ma chambre, chez les Bueno. Cette fenêtre est continuellement ouverte sur cyprès, oliviers, vignes, pentes, collines – le paysage que j’aime le plus au monde. Je quitte la chambre et je descends. Les animaux familiers, familiaux sont là, sous la treille. Ils reposent. Ici, pas d’agression, de compétition, de préséance : chats et chiens jouent ensemble, mangent ensemble dans la même grande casserole, et, sous la volière, picorent ensemble pigeons et tourterelles. Le vieux chien Bruno me regarde de ses yeux humides, et tend à tout hasard le cou pour une caresse.

« J’avance sur la terrasse.

« Sous le grand orme, Raffaelle martelle le scalpello qui sculpte la pierre tombale de son père, mon ami Xavier, mort il y a vingt jours. Dans le ciel encore bleu, des chauves-souris volent et virevoltent. Cette nuit encore sera envahie par des galaxies de lucioles. »

LA CONNAISSANCE DE LA CONNAISSANCE 

« On peut manger sans connaître les lois de la digestion, respirer sans connaître les lois de la respiration, on peut penser sans connaître les lois ni la nature de la pensée, on peut connaître sans connaître la connaissance »

C’est par cette phrase que commence le tome 3 de « La Méthode » :

« Il faut connaître la connaissance si nous voulons connaître les sources de nos erreurs ou illusions ».

Mais une question paraît en rapport étroit avec l’actualité contemporaine celle relative à la religion : la religion de la vérité et la vérité de la religion.

« Toute évidence, toute certitude, toute possession possédée de la vérité est religieuse dans le sens primordial du terme. Elle relie l’être humain à l’essence du réel et établit, plus qu’une communication, une communion. On a cru pouvoir opposer radicalement conviction religieuse et conviction théorique, la première seule paraissant de nature existentielle. De fait, la Foi des grandes religions procure sécurité, joie et libération :

La vérité du Salut assure la victoire de la Certitude sur le doute, et elle apporte la Réponse à l’angoisse devant le destin et la mort.

Toutefois, en vertu du sens reconnu au terme « religion », il peut y avoir une composante religieuse dans l’adhésion aux doctrines ou théories, y compris scientifiques, et cette composante religieuse tient à la nature profonde du sentiment de vérité.

En ce sens le sixième volume de " La Méthode " constitue la pierre angulaire de l’œuvre d'Edgar Morin, traduite en plusieurs langues.

Une œuvre qui fait de la complexité un problème fondamental à élucider et qui, au fil du temps, a fait école et suscité un mouvement pour " réformer la pensée ".

Cet ultime volume, le plus concret et, peut-être, le plus accessible, s'attelle à la crise contemporaine, proprement occidentale, de l'éthique, la soumettant à un examen à la fois anthropologique, historique et philosophique.

Pour Edgar Morin, si le devoir ne peut se déduire d'un savoir, le devoir a besoin d'un savoir.

La conscience morale ne peut se déduire de la conscience intellectuelle, mais elle appelle la pensée et la réflexion. D'où la pertinence du précepte moral de Pascal :

"Travailler à bien penser ".

Le poète grec Euripide il y a 20 siècles ...

« Faire son devoir n'est souvent ni simple ni évident, mais incertain et aléatoire: c'est pourquoi l'éthique est complexe. Au-delà du moralisme, au-delà du nihilisme, plutôt que de céder à la prétention classique de fonder la morale, il convient de chercher à en régénérer les sources dans la vie, dans la société, dans l'individu. L'humain étant à la fois individu, société et espèce. Il traite des problèmes permanents mais sans cesse aggravés de la relation entre éthique et politique, science et éthique. »
Ainsi, 25 siècles après, la formule d’Euripide n’a pas pris une ride :

« L’attendu ne s’accomplit pas et à l’inattendu un Dieu ouvre la porte. »

Bernard VADON

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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