MES COUPS DE CŒUR QUAND DEVANT NOTRE MAISON, AU PIED DES PYRÉNÉES, S’ETIRE « LA GRANDE BOUCLE ». EVOCATIONS.

Publié le 17 Juillet 2021

La veille de la dix-huitième étape du mythique tour de France – eh, oui je m’en confesse au nom de l’adjectif qui le qualifie - reliant sur près de 130 km la cité royale de Pau à la station de sports d’hier de Luz Ardiden dans les Hautes-Pyrénées, alors qu’une fine pluie accentue la brillance d’une nature belle et généreuse, mon père m’est apparu en rêve réaffirmant son admiration pour ces « forçats de la route » et ne manquant jamais le journal télévisé du soir et la retransmission de l’étape du jour avec, immanquablement, une reconnaissance marquée pour le dernier du peloton. C’était sa façon de témoigner sa bonté à l’égard des moins chanceux sur cette terre.

Moins sensible à ces exploits prométhéens par petite reine interposé, je me contentais par respect filial d’un satisfecit aussi poli que prudent.

Consumérisme oblige

Mon regard sur cet événement sportif de légende aurait-il changé mon sentiment en une nuit ?

Des secondes tant attendues ...

Je ne sais pas mais en ce doux matin du 15 juillet, depuis la fenêtre de notre maison surplombant au pied du massif pyrénéen dominé au loin par l’impressionnant Pic du Midi pointé vers les étoiles, à l’instar de ces groupes d’amateurs dont un grand nombre d’enfants postés en bordure de route, je scrutais impavide mais un peu nerveux, le court ruban d’asphalte et ses abords d’herbe rase passée au régime d’une coupe de circonstance. Événement d’exception oblige.

L’apparition fugace du peloton s’annonçait donc sous les meilleurs auspices alors que défilait, de manière faussement désordonnée, précédée d’une musique tonitruante, la horde hurlante des véhicules publicitaires respectueux du principe consistant à offrir du bon miel à la bonne mouche et au bon moment. Consumérisme oblige.

 Retour sur investissement

Le temps d’actionner l’obturateur photographique. Place à la chansonnette :

« Un petit tour et puis va tout s'en va
Emmène-moi toucher l'ivresse du bout des doigts
Encore un tour et le vent tournera »

Heureusement, le tour de France ne se borne pas seulement à désigner le meilleur coureur cycliste du moment. Et à donner du grain à moudre aux sociétés participantes offrant aux amateurs massés sur les bords de route, une modeste pâture de circonstance en maigre contrepartie de bénéfices qu’ils en tireront. Notamment, les villes traversées dont on confie que le meilleur contrat publicitaire ne leur rapporterait pas autant de retour sur investissement.

Consumérisme oblige.

Comme d’ailleurs l’avoue ce maire qui n’a pas hésité à faire table rase d’un rond-point fraîchement aménagé confiant aussitôt qu’il le reconstruirait sans problème,  et que le seul passage du tour sur sa commune lui laisserait de toute évidence des dividendes inespérés.

Mais le tour de France c’est aussi le prétexte à laisser les journalistes et les écrivains exercer leurs talents.

Et Dieu sait si certains n’en manquent pas.

De l’incroyable Antoine Blondin à Roland Barthes, en passant par Francis Carco, René Fallet, Jacques Péret, et Albert Londres mais aussi Eric Fottorino  (la liste n’est pas exhaustive) la grande boucle et la littérature ont de tout temps formé un vieux tandem.

La dernière échappée

Albert Londres, baptisé le prince des reporters, ne connaissait pourtant rien au vélo. Ce qui ne l’empêchera pas d’être à la source de la légende  des «forçats de la route», une expression qui pourtant ne serait jamais venue sous sa plume.

En somme, des forgerons de la métaphore aux forçats de la plume il n’y avait qu’un pas.

Ils l’ont fait. Et chacun avec talent.

Tel Jacques Péret traversant la Lorraine :

«  Avec ses belles routes d'invasion, ses chers vieux tas de fumier qui forment depuis Charlemagne ces collines inspirées et ces bistrots où nos petits soldats, de père en fils, vont prendre la mirabelle dans l'intervalle des batailles».

Antoine Blondin : le tour de France et moi !

Le désopilant Antoine Blondin qui savait comme personne user de la sémantique du  vélo et qui, à titre d’anecdote salua dans son billet de «l'Équipe» «la dernière échappée» de Louis-Ferdinand Céline, en rajoutant le lendemain et non sans malignité une couche avec  «le coup de pétard» d'Ernest Hemingway ces deux sommités de la littérature  venaient de tirer leur révérence en montant  dans la voiture-balai de l'existence.

Mais ce coup de plume génial ne s’arrêtait pas à cette manière d’énigme. Il connut le lendemain une suite grand guignolesque sur les talus de France où, raconte Jean-Louis Ezine de l’Obs, les commentaires des pique-niques étaient dubitatifs, voire sceptiques, à la lecture du journal. Illustration :

 «C'était quoi, son dossard, à ce Céline, que je le raye de ma liste. Et ce gars-là, Hemingway, il était dans quelle équipe au juste ? »

Elle n'est pas belle la France ?

Comme l'écrivait en 1922 Maurice Leblanc, le père d'Arsène Lupin, expert en illusions et autres escamotages :

«Ce qu'il y a de merveilleux avec le Tour, c'est qu'il n'y ait pas besoin d'y assister pour voir ! »

Le biclou

Selon Yvan Audouard,  c'est lorsqu'il ne se passe rien que les suiveurs se doivent de pousser le grand braquet des métaphores. (sic) Mais il arrive parfois que la métaphore mouline un peu...

 

René  Fallet : venir au vélo par ... la bicyclette 

 «La bécane tordue du facteur, le biclou rouillé du curé, la charrue de la grand-mère, la sœur jumelle de sa machine à coudre... Bicyclette et vélo, ce n'est pas du tout blanc bonnet et bonnet blanc, c'est cabane à lapins et château de Chambord...»

C’était peut-être oublier que de nombreux coureurs sont venus au vélo par le biais de la bicyclette …  de livraison.

Pour ne citer que Fausto Coppi qui livrait des saucisses à Novi Ligure pendant que Georges Speicher, à dix-sept ans, répondait à une annonce de coursier sans être jamais monté sur une bicyclette :

 «Les premiers jours, je suivais au plus près les trottoirs, pédalant de la jambe gauche et prenant appui de la droite sur l'asphalte.»

Un an plus tard, il sollicita sa première licence.

De nos jours, les coursiers Spizza 30 roulent en Vespa et les néo-pros ne viennent plus au vélo par le biais de la bicyclette de livraison, ils sont fils de milliardaire, tel Roberto Visentini, inscrit en Deug de sciences des structures de la matière ou encore les origines de Laurent Fignon :

«Des innocents pourraient croire qu'un vélo de course est un vélo de courses, c'est-à-dire un engin propre à aller et retour aux commissions.» écrit encore René Fallet dans son livre intitulé simplement « Le vélo » illustré par Blachon, éd. Denoël. 

Marcel Proust : à l'ombre des jeunes filles en fleurs ..

Jusqu’à Marcel Proust qui dans son livre « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » écrivait :

« Je conclus plutôt que toutes ces filles appartenaient à la population qui fréquente les vélodromes, et devaient être les très jeunes maîtresses des coureurs cyclistes. En tout cas, dans aucune de mes suppositions ne figurait celle qu'elles eussent pu être vertueuses. »

La France est belle

Lors de son premier Tour de France Antoine Blondin alors chroniqueur au journal L’Équipe, a su mettre des mots justes sur les exploits et les maux des coureurs.

Calé dans la « 101 », l’une des voitures attitrées des suiveurs, il a raconté la France des villes et des champs, ses paysages et son feuilleton estival favori au cours de 27 Tours et 524 chroniques. Pas moins !

Le Tour de France lui a offert ses plus belles pages en lui permettant de décrire aux premières loges les géants de l’épreuve qu’étaient Bobet, Anquetil, Merckx et Hinault :

« On quitte les bras de sa mère pour le guidon d’une bicyclette », confiait-il.

Et de poursuivre :

« Un maillot jaune, une peur bleue, une copie blanche et peu de matière grise… Nous en aurons vu de toutes les couleurs pendant trois semaines. La mémoire, comme un arc-en-ciel, retient et dilapide des souvenirs confonds, pépite qu’il nous faudra extraire de leur gangue et rentrer avant l’hiver, pour les veillées. Seul s’impose aujourd’hui ce sentiment que Gustave Flaubert  appelait la mélancolie des sympathies interrompues. Le Tour, carrefour des nations et de langages, pâque tournante pour les amitiés, est maintenant semblable à un quai de gare tout bruissant de partances et de déchirements refoulés. Des idées noires… »

Sous le regard des cinq hélicoptères de service.

Revivre le Tour sous le regard d’Antoine Blondin, c’est se rapprocher des bords de route, humer la chaleur estivale, vibrer avec la foule et ouvrir les portes de ces hôtels où suiveurs et coureurs se croisent même au bout de la nuit :

« La France est belle quand elle se déploie sous nos pas »,

C’est, il me semble en ce matin de 15 juillet 2021 ce que mystérieusement j’ai retrouvé l’espace d’un souvenir paternel.

Et à mon tour pour paraphraser la philosophie des chroniqueurs de circonstance  :

« Je savourais la ferveur qui s’attachait à cette transhumance. Elle nous rappelle que l’art de vivre est d’abord un système de communication des êtres. »

Bernard Vadon. 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :