MES COUPS DE COEUR : « HISTOIRE DE RIRE » OU QUAND JE JOUAIS ARMAND SALACROU DANS UNE PIECE MONTEE PAR LA COMPAGNIE "THEATRA".

Publié le 13 Juillet 2021

A mes côtés, Julien Arrighi et Renée Cauville, à gauche sur la photo, une distribution de premiers prix des conservatoires de Tours et de Saint-Etienne, de Robert Condamin à Jacqueline Scalabrini et Mlle Chiffon, dite Coco d'Antibes dans la pièce de Salacrou, mais aussi René Chiron et Alex Juliary.

 

C’était hier sinon avant-hier. Un titre évocateur qui s’impose en cette étrange, improbable, insupportable crise sanitaire interprétée par de singuliers acteurs de circonstance ; le plus souvent bardés de diplômes, dont Pierre Desproges affirmait avec son humour impayable qu’ils sont faits pour les gens qui n’ont pas de talent.

Pierre Desproges :  l'art de l'humour à froid ...

Et qui, contrairement à ceux qui vous conseillent de traverser la rue pour trouver du travail assurait en guise de conseil :

« Vous avez du talent ? Ne vous emmerdez pas à passer le bac. »

Coluche : se souvenir de ce qu'il ne faut pas dire !

En écho à cet autre philosophe estimant que le mensonge est une forme de talent (suivez mon regard) alors que le respect de la vérité, va de pair avec la grossièreté et la lourdeur. Clin d’œil du côté de Jean-Marie Bigard ou encore de Coluche qui affirmait sans rire que le plus dur pour les hommes (j’ajouterais les femmes aussi) c’est d’avoir la mémoire qu’il faut pour se souvenir de ce qu’il ne faut pas dire.

Jean-Marie Bigard : ce qui se conçoit bien ... à chacun la suite !

Tout un programme mesdames et messieurs les politiciens.

Mais sautons quelques décennies et revenons à Armand Salacrou et à ce rôle au théâtre qui me fut un jour proposé dans « Histoire de rire ».

Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse !

Et à presque 20 ans, assurément beau garçon, être dans le vent de l’ambition quitte, comme l’assurait l’écrivain et philosophe Gustave Thibon, à ce que ce soit en fin de compte un désir de feuille morte, je lui préfère, à la limite, le mot de Talleyrand qui assurait que l’ambition ne vieillit pas. Réconfortant. Surtout quelques années plus tard.

Armand Salacrou : un auteur prolixe et talentueux. 

En tout cas, être invité à jouer Armand Salacrou relevait plutôt d’un sympathique défi. Sinon d’un honneur insigne. Particulièrement en nom et place de cet auteur prolixe et talentueux dont on se plaisait à dire qu’il aurait pu faire fortune avec une seule réplique ne figurant d’ailleurs dans aucune de ses pièces mais dans un slogan publicitaire : « la mort parfumée des poux » via la fameuse Marie Rose, la marque mythique déposée en 1922 par son père Camille Salacrou, ou comment un herboriste torturé, pessimiste à l’extrême, trouva sa voie dans l’écriture dramatique. Ce qui ne manquait pas d’attrait.

Banco donc pour le rôle tenu, il y a quelques années, aux côtés de Julien Arrighi, un acteur talentueux et mentor rassurant en la circonstance dans cette pièce montée par la compagnie « Théâtra ».

Flash-back biographique

Retour sur Armand Salacrou :

Après des études de médecine, de lettres et de droit avec à la clé une licence précédée d’une licence en philosophie, Armand Salacrou décida de se consacrer à la littérature. Et particulièrement, à la création théâtrale. (1)

Mais les exigences financières liées à cette décision – même s’il fit un intermède commercial en développant les produits pharmaceutiques de l’officine de son père dont la fameuse « Marie Rose » contre les poux et le vermifuge Lune mais aussi en acceptant provisoirement un poste subalterne dans une firme de production cinématographique. Un détail biographique important qui lui valut d’être dépêché au Maroc pour le tournage d’un film où, au cours d’une rencontre, naquit l’idée de « Atlas-Hôtel ». Officiellement sa première pièce.

L’argumentaire : au milieu de nulle part, dans le désert marocain, un homme devenu riche retrouve la femme qu’il avait quittée au temps de sa bohème. Celle-ci est mariée mais l’aime toujours et cependant n’aimera pas celui qu’il est devenu.

Écrite en 1931, cette pièce raconte les victoires imaginaires d’un rêveur avec une désinvolture et un humour qui en feront dans le genre la première pièce cohérente de Salacrou.

Armand Salacrou avec Charles Dullin qui mettra en scène "La terre est ronde".

Pourtant, ce dernier n’obtiendra pas le succès espéré hors l’intérêt de Louis Jouvet et surtout de Charles Dullin qui, sept ans plus tard, mettra en scène « La terre est ronde », la pièce du jeune auteur dans laquelle, s’appuyant en filigrane de l’intrigue sur la mouvance historique de Florence et de Savonarole, il ne se prive pas d’épingler les régimes fascistes de l’époque dans l’ombre inquiétante et montante d’un certain Hitler.

La grande Histoire a manifestement un singulier talent dans la régénération du mal que, selon Démocrite, on trouve sans le chercher, contrairement au bien que l’on cherche sans le trouver.

Pour le jeune Salacrou, un engagement politique - l’auteur fut adhérent au Parti communiste et collaborateur du quotidien l’Humanité avant de se lier au groupe surréaliste – qu’il ne retrouvera pas avant les années soixante avec une énième création intitulée « Boulevard Durand » mettant en scène la machiavélique condamnation d’un syndicaliste qui deviendra fou en prison.

Alice Cocéa  lors de la création de la pièce "Histoire de rire".

Armand Salacrou précisera à ce propos :

« J’ai écrit Boulevard Durand pour apaiser la colère du petit garçon que j’étais ».

La vengeance n’est-elle pas un plat qui se mange froid ?

Il est manifestement un temps où, de toute évidence, on refait le match de l’Histoire.

Une double aventure

Après les exploits du jeune engagé dans les forces libres, en 1944 la carrière d’Armand Salacrou reprend les couleurs du succès.

De l’Académie Goncourt à la présidence du Festival international de Cannes dont il sera également membre du jury en passant par la Comédie Française qui le jouera maintes fois, la consécration, au-delà du sacré et par extension, se confirme.

Cannes et son festival du film: traditionnellement en haut de l'affiche internationale cinématographique. Armand Salacrou en fut, un temps, le président.

Pour en revenir à « Histoire de rire », c’est la double aventure de deux jeunes femmes qui quittent leur mari avant de leur revenir. L’une est folle, l’autre est sensée, sinon plus sage. Dans la bonne tradition du théâtre de boulevard, la pensée amère et poignante de l’auteur les situe au même niveau de roublardise …  histoire de rire, comme il se doit !

« Paris en guerre écoute cette voix grave, qui vient de loin, du fond de l’âme. La ville et l’auteur peuvent être fiers » note Lucien Dubech,  le critique littéraire de l’époque.

En tout cas, la « générale » sera triomphale.

Armand Salacrou réaliste et modeste précisera toutefois :

« La pièce eût un gros succès. Peut-être avant tout un succès d’acteurs. En effet, grâce à la guerre qui désorganisait les studios, on m’avait offert une distribution de vedettes de cinéma. C’est à peine si l’exode parvint à interrompre quelques semaines les représentations. Mais l’exil que je m’imposais d’abord à Lyon, puis au cœur même de Paris, et qui devait durer quatre année, Commençait » .

Rapport de cause à effet

En effet, pendant l’occupation, Armand Salacrou ne produira pas de spectacles. Il faudra attendre Les Fiancés du Havre, pièce qui fut créée à la Comédie Française après le débarquement des alliés sur les côtes françaises.

La Comédie Française : une forme de consécration théâtrale.

Dans le même temps, Armand Salacrou devient, aux côtés de Jean-Louis Barrault, co-directeur éphémère de l’Odéon, et représente la dramaturgie française dans le spectacle des Alliés, donné au théâtre Pigalle le 28 octobre 1944, avec Marguerite, un montage original sous forme d’un acte français qui accompagne un acte anglais puis un acte russe et enfin un acte américain.

Dans une avant-première, Armand Salacrou en profite pour préciser à nouveau sa vision de l’art dramatique:

« Il faut sortir du théâtre d’évasion et s’attaquer aux grands problèmes de notre temps… Je ne crois plus personnellement à un art détaché de la vie sociale » .

Sur la célébrissime Croisette, l'ancêtre de l'actuel palais des festivals de Cannes : les plus grandes stars s'y pressèrent. L'historien Philippe Erlanger fut à l'origine de ce grand événement mondial.

C’est en  1939 qu’il avait écrit "Histoire de rire" dont il adressera le manuscrit à Fonson (alors directeur de théâtre à Bruxelles) avant de recevoir, en pleine nuit, un appel téléphonique d’Alice Cocéa :

« Je joue ta pièce, Fonson me l’a donnée hier soir ».

Armand Salacrou interloqué rétorque que le rôle n’est pas pour elle.

Alice Cocéa -  actrice, chanteuse et metteur en scène  en vogue - s’obstine et obtient finalement gain de cause ... grâce à son amant, Roger Capgras commanditaire aux bouffes ..; pardon aux Halles parisiennes !

A ses côtés, Fernand Gravey, André Luguet et Pierre Renoir se partagent les rôles.

Les répétitions s’enchaînent alors dans un climat orageux où prévalent les chamailleries de Fernand Gravey et d’André Luguet qui se détestent. Les alertes aériennes ponctuent les répétitions. Nous sommes en 1939, en pleine et drôle de guerre.

Un rapport de cause à effet ?

En tout cas, cela réveille en moi cette réflexion de l'inénarrable Jean le Poulain :

"Le théâtre est l'endroit où on embrasse le plus et où on s'aime le moins."  

Dont acte... si je puis dire !

Bernard VADON

 

1/ Ce fils d’un pharmacien du Havre (il naquit cependant à Rouen en 1899) fit dans cette ville de très bonnes études primaires, avec chaque année le prix d’excellence, ce qui lui permit d’entrer dans un lycée parisien en 1917, pour aboutir à une licence de philosophie et à une licence de droit.

À 16 ans, réagissant avec une sensibilité de gauche, déjà révolté, il écrit l’Éternelle chanson des gueux, où il s’indigne du décalage entre la misère du port et la fortune des armateurs, et où il s’interroge déjà sur la solitude de l’homme. Il adresse son texte à l’Humanité, qui le publie. Il avait déjà fondé les jeunesses socialistes du Havre.

À Paris, poursuivant ses études de médecine, il se fait engager dans un service de cardiologie à l’hôpital de la Pitié, et fait fonction d’externe à l’hôpital Saint-Antoine. Il abandonne vite les études de médecine pour la Sorbonne où il obtiendra ses licences. Il fréquente les surréalistes, les théâtres et les peintres, guidé par ses amis d’enfance Georges Limbour et Jean Dubuffet, et se lie d’amitié avec Roger Vitrac, Robert Desnos, Antonin Artaud et Max Jacob.

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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