MES COUPS DE CŒUR  ELISABETH SOMBART : « La musique de Beethoven, un chemin mystérieux qui relie le visible à l’Invisible".

Publié le 15 Juillet 2021

Remarquée toute jeune débutante par deux monuments de l’art pianistique, Arthur Rubinstein et Wilhelm Kempff, et aujourd’hui pianiste à son tour de renommée internationale, Elizabeth Sombart fait partie de ces interprètes qui, dans le droit fil des Mozart et autres nombreux compositeurs particulièrement inspirés, me ramènent, une fois encore, à cette appréciation de Marcel Proust estimant que la musique est peut-être l'exemple unique de ce qu'aurait pu être la communication des âmes s'il n'y avait pas eu l'invention du langage, la formation des mots et l'analyse des idées.

Acte de foi

L’année dernière, dans le cadre du 250ème anniversaire de la naissance de Ludwig Van Beethoven, Élisabeth Sombart honorait cet événement en enregistrant, accompagnée par le Royal Philharmonique  Orchestra placé sous la direction de Pierre Vallet, l’intégrale des concertos de Ludwig van Beethoven dont Romain Rolland  -  prix Nobel de littérature, passionné d’art et de musique - disait qu’il était bien davantage que le premier des musiciens mais qu’il était la force la plus héroïque, de l’art moderne.

"La seule marque de supériorité que je reconnais, c'est la bonté. "

Pour cette musicienne « habitée », le prétexte sinon le devoir d’accomplir un authentique acte de foi tant pour elle, la musique est vécue comme telle. En tout cas, c’est ce qu’elle confie ressentir.

Avec en filigrane sur la portée cette référence beethovenienne :

« La seule marque de supériorité que je reconnais, c’est la bonté ».

La porte du paradis

Quant à connaître quelle motivation l’a conduite à enregistrer l’intégrale des concertos pour piano de Beethoven, Élisabeth Sombart l’explique par cette singulière et quasi inexplicable nécessité de refaire le chemin spirituel inspiré par Beethoven.

Avec le chef d'orchestre Philippe Vallet.

Estimant que la musique est le lieu de la transcendance et la « porte du paradis », Élisabeth Sombart dés, le premier concerto, nous fait déjà entrer dans le monde intérieur du dernier représentant du classicisme viennois, espace privilégié de générosité et surtout de réelle compassion. Et cela, au-dessus de toute dualité qui exprime, mesure après mesure, une sorte d’unité lumineuse jusqu’à vibrer à l’expérience de la mort dans un des plus longs pianissimos interprété plus tard dans le sublime et poignant concerto N°5 en mi bémol majeur opus 73 dit « l’Empereur » :

« Quand on le joue et qu’on arrive au bout de ce diminuendo il n’y a plus rien, on est comme mort. Il reste juste le corps, juste un fond qui tient comme ça. Inexplicable. Je ne sais pas où on trouve la force intérieure pour sortir de ce silence, pour aller vers la lumière exprimée par une note du cor, dans le lointain. Petit à petit, dans les dernières mesures de ce lent mouvement, on retrouve la lumière pour parvenir à la résurrection, à une joie extraordinaire joie, au jaillissement, et à une renaissance quasi-miraculeuse. »

 Beethoven à Auschwitz 

C’était la périlleuse et affligeante sinon triste période du premier confinement. Le pire restait à venir. Et il vint :

« J’ai ressenti cela comme un signe. Tous les concerts avaient été annulés, mais j’ai pu laisser une trace de ce chemin qui montre qu’on doit écouter cette musique en pleine liberté d’écoute.  Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les nazis avaient interdit aux juifs d’interpréter Beethoven. Ils avaient surtout interdit tout ce qui directement ou indirectement était susceptible de faire référence à la liberté ou simplement d’en témoigner. Avec la musique de Beethoven en première ligne Ne parlons pas de l’effroyable haine du juif. »

Le confinement : un bouleversement social mais aussi des opportunités.

C’est la raison pour laquelle, autrement motivé, elle a décidé de jouer Beethoven au camp d’Auschwitz. Car, même quand on nous empêche de faire quelque chose – ce qui fut le cas dans les camps de la mort - il y a toujours un moyen de poser des actes jusqu’au martyre. 

En particulier dans la Judenramp – où se pratiquait la sélection des prisonniers aptes au travail et celle des condamnés aux chambres à gaz. Précisément dans ce camp avec ses 280 enfants qui sous la direction d’un chef de chœur tchèque interprétaient, en cachette…  dans les « latrines ! » l’hymne à la joie. Admirable et héroïque mais en même temps hallucinant d’horreur et d’inhumanité manifeste de la part des nazis. 

Aussi, lors de la commémoration du 250e anniversaire de la naissance de Ludwig van Beethoven – honoré en 2020 -  et en dépit du confinement et de ses contraintes, l’événement, n’est fort heureusement pas passé à la trappe.

A cet égard, Élisabeth Sombart a souhaité le souligner en choisissant précisément Auschwitz comme lieu de concert (écoutez ce bel extrait ci-dessous) et en même temps d’hommage envers un musicien qui avait élaboré une partie de son œuvre comme un rempart à la barbarie :

« La musique de Beethoven en particulier est un chemin certes mystérieux mais qui peut relier le visible à l’Invisible. Apporter la consolation éternelle et le courage, car il y en a beaucoup dans cette musique. Ses problèmes de surdité l’ont incité avec force et détermination à puiser dans intériorité. » confie la musicienne.

Retrouver le paradis perdu

Certes, comme le reconnait modestement Élisabeth Sombart, la musique n’est pas une fin en soi mais, elle est la porte du paradis. Affirmation confirmée par Joseph Haydn, incarnation du classicisme viennois (comme d’ailleurs Mozart et bien entendu Beethoven, une sorte de trinité classique viennoise ) qui vouait envers Mozart une vénération manifeste pour son jeune ami et qui lui inspira ces mots lors de sa disparition :

« J'ai été longtemps hors de moi à la nouvelle de la mort de Mozart, et je ne pouvais croire que la Providence ait si vite rappelé dans l'autre monde un homme aussi irremplaçable. »

Bien au-delà des larmes, la musique est un baume puisé au fond de l’âme. Elle donne la paix à ceux qui sont sans repos et console ceux qui pleurent disait le violoncelliste Pablo Casals.

Élisabeth Sombart, à la coda de cette pensée de facture spirituelle, de préciser :

« Quand on ouvre la porte du paradis, on entend d’abord de la musique, ce qui n’est déjà pas mal. Mais il ne faut cependant pas pour autant idolâtrer la musique. Toutefois, elle porte en elle une réponse à cette brisure qui affecte la société actuelle. Affectée par cette malheureuse dualité dont parlait saint Paul : Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » La musique classique, parce qu’elle s’articule autour de deux modes, majeur et mineur, permet à l’homme de retrouver le paradis perdu, l’unité essentielle qui lui manque tant. »

Une communication au-delà de celle que nous connaissons dans notre dimension physique. 

Alors, nous sommes tout naturellement tentés de savoir s’il existe pour elle un lien entre sa foi et son inspiration musical :

« La foi ne se choisit pas, le talent et la vocation non plus. Cela vous saisit à un moment donné. C’est à mon sens de l’ordre de l’expérience. La musique, comme toutes autres activités d’ailleurs, est un chemin vers l’expérience. Le temps musical est un temps où la fin est contenue dans le début, où le présent donne accès à la présence. À un moment donné, la question n’est plus de savoir s’il y a plus grand que soi-même, ou de savoir si l’homme dépasse l’homme et surtout s’il y a autre chose que ce que l’on voit ? »

Une analyse d’ordre transcendantal. Une sorte d’appel à l’inconscient et surtout au doute sinon, en manière de rattrapage intellectuel, une incursion dans la philosophie cartésienne via le fameux « Discours de la méthode » de René Descartes. Histoire aussi de se rassurer, de nous, de me rassurer et pourtant comme l’écrivait ce cher René Descartes « Cogito ergo sum » (Je suis, donc je pense) pour affirmer que la pensée est une preuve d’existence. Enfin, en principe :

« Quand je joue Beethoven il s’établit une relation, une communication au-delà de ce que nous connaissons dans notre dimension physique. Peu importe la manière dont on accède à la présence intérieure. Ce qui est sûr, c’est que si on la pressent lors d’une interprétation, alors on « sait Dieu ». C’est aussi de l’ordre de l’expérience. Ceux qui m’assurent que Dieu n’existe pas, qu’il n’y a pas d’âme, je prie beaucoup pour eux, et en même temps je me réjouis intérieurement car je sais qu’ils auront un jour une bonne surprise. » explique encore Élisabeth Sombart.

La parole de l’âme

En créant, il y a une vingtaine d’années, la Fondation Résonnance, Élisabeth Sombart s’est investie de la mission de porter la musique là où elle est le moins présente et surtout jouée. Notamment, dans les hôpitaux et les maisons de retraite mais aussi dans les prisons. Pas évident et c’est pourtant en ces endroits spécifiques que la musique, étrangement, se révèle comme une erreur, une fatigue, un exil ou mieux encore « une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie. »

Porter la musique là où elle le moins présente et jouée ...

Au point de lui attribuer ce pouvoir au-delà de tout pouvoir, jusqu’à affirmer que si quelqu’un doit tout à Bach … c’est bien Dieu !

Une boutade certes sinon une confirmation de cette règle édictée par Wolfgang Amadeus Mozart :

“Je cherche les notes qui s'aiment.”

Difficile pour une personne profondément engagée dans ses convictions chrétiennes de ne pas se référer aux principes élémentaires de celles-ci.

Avec, en priorité, le partage. Et de préférence de ce qui est beau, l’art dans sa globalité et la musique dans sa spécificité.

Partager, c’est annoncer l’Évangile et bien au-delà du sentiment Kantien (« la musique est la langue de l’émotion »)

La mission, c’est d’offrir la musique dans les lieux où elle n’est généralement pas ou peu jouée. Une rencontre rare avec la grâce et la beauté, un endroit où la musique est vécue comme un acte de foi, un lien entre le visible et l’Invisible :

Romain Rolland allait bien au-delà de l’émotion en considérant que si la musique nous est chère, c’est qu’elle est la parole la plus profonde de l’âme. Le cri harmonieux de sa joie et de sa douleur. 

Il semble que ce soit le message d’Élisabeth Sombart.

En tout cas lorsqu’on prête l’oreille, et singulièrement (ou opportunément) celle du cœur.

Bernard Vadon

 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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