MES COUPS DE CŒUR Edgar Morin a fêté ses 100 ans : La vie continue avec des envies, des projets, des désirs et des plaisirs.

Publié le 9 Juillet 2021

En filigrane de cet article, la composition de Ludwig van Beethoven sur un poème de Christoph Kuffner illustre musicalement et en quelques mots le merveilleux qui se manifeste lorsque la nuit et la tempête deviennent lumière. Une oeuvre qui se marie admirablement avec la philosophie de Edgar Morin : "Acceptez donc, ô vous belles âmes, joyeusement, les dons de l’art. Lorsque s’unissent l’amour et la force la faveur des dieux récompense l’homme."

 Edgar Morin vient récemment de passer le cap des cent printemps. Je serais tenté de dire, non sans respect, allègrement, tant sa personnalité déborde de cette espérance propre à rendre heureux de voir les autres espérer et croire. En somme, la vie toujours devant soi !

Sociologue, philosophe, directeur de recherche émérite au CNRS, intellectuel humaniste et l’un des théoriciens de la pensée complexe – du latin « complexus » autrement dit, « tissé ensemble » consistant,  par extension,  à contribuer aux décisions en des situations compliquées et en différents domaines face à un monde incertain et une société de plus en plus déroutante – Edgar Morin faillit être notre voisin de palier dans notre résidence de Marrakech. Mais à notre grande déception ce sympathique projet n’aurait pas abouti.

Marrakech : illustration paysagère d'une envie à un plaisir en passant par un désir malheureusement non satisfait.   

Nous le regrettons encore à ce jour. Pour une fois, « la pensée complexe » n’a pas fonctionné !

Inquiet

Récemment invité à se confier sur les antennes de France-infos, il a survolé, avec sa bonhomie coutumière, un temps de vie d’exception marqué, à 20 ans, par l’expérience de la Résistance. C’était en 1941.

Inquiet de la montée des égoïsmes, des nationalismes, et de cette société qui se renferme sur elle-même, il continue de manifester un optimisme raisonné qui l’incite à appeler les jeunes à prendre parti pour toutes les forces positives et à lutter contre toutes les forces de destruction.

Edgar Morin : la vie toujours devant soi.

Dans son dernier livre  « Leçons d'un siècle de vie »  (Éditions Denoël) qui selon lui, n’est pas une autobiographie mais plutôt un essai il rassemble des éléments biographiques permettant d’éclairer le lecteur sur les leçons qu’il a pu tirer de sa vie en différents domaines, en différentes circonstances :

« Ma résistance, c’est déjà quand j'étais un fœtus et qu'on a voulu m'avorter. C'est peut-être aussi le traumatisme suite à la mort de ma mère. Je n’avais que dix ans. Puis une maladie contractée bizarrement. J'étais envahi par les forces de mort mais mon organisme a cependant résisté. Il y avait aussi le fait que j'étais un enfant unique. En effet, ma mère ayant une lésion au cœur ne pouvait avoir d'autre enfant. Il en résulta un rapport d'adoration mutuelle totale. Enfin, ce qui m’ a aussi sauvé,  c'est que je lisais beaucoup et que j'allais au cinéma dès que je le pouvais. Je m'évadais dans la culture."

Avec Pierre Rabhi, "frères d'âmes"  : "Allons au devant de la vie."

Cette forme d’évasion lui faisait découvrir la réalité à travers l'imaginaire. Il découvrait des films sur la Guerre de 1914. Il en voyait sur la société. Finalement, les romans d’un côté et le cinéma de l’autre furent des éducateurs plus importants que l'école.

Quand on lui pose la question de savoir si l’actuelle période est plus compliquée par rapport à celle qu’il vécut durant la Seconde Guerre mondiale, Edgar Morin établit un parallèle intéressant :

« Il y a aujourd’hui une précarité qui n'est pas du tout la même. Mais je pense que c'est aussi l'adversité qui doit stimuler. La Résistance était surtout composée de jeunes. Nos chefs avaient entre 24 et 28 ans. C'était un mouvement où la jeunesse exprimait aussi bien ses aspirations que sa révolte. Moi, je pense que les jeunes doivent exprimer leurs aspirations et leurs révoltes en même temps, comme nous l'avons fait. Aujourd'hui, ce n'est pas la même cause. Nous, c'était la défense de la patrie et même, plus largement, c'était l'humanité mise en danger par les forces totalitaires. Mais aujourd'hui, c'est la Terre qui est menacée. Ce n'est pas seulement le monde animal et végétal. C'est nous-mêmes, avec les pollutions, l'agriculture industrialisée. Nous avons mille menaces avec des conflits, les fanatismes, les replis sur soi. Il y a des causes absolument magnifiques pour les jeunes, la défense de la Terre, la défense de l'humanité, c'est-à-dire l'humanisme. Moi, je pense que nous avons besoin de nous mobiliser pour une chose commune, pour une communauté. On ne peut pas se réaliser en étant enfermé dans son propre égoïsme, dans sa propre carrière. On doit aussi participer à l'humanité et c'est une des raisons, je crois, qui m'a maintenu alerte jusqu'à mon âge. On ne peut pas se réaliser en étant enfermé dans son propre égoïsme",

Marche vers l’abîme

A la question du parallèle que l’on peut être tenté de faire entre la France d'aujourd'hui et celle des années 30, avec la montée de la violence, et ce repli sur soi, Edgar Morin analyse autrement la situation :

« Hier, c'était la menace de l'Allemagne nazie qui était le danger principal. Aujourd'hui, il y a plus de dangers. Ils sont multiples. Vous avez le danger nucléaire. Vous avez le danger économique, celui de la domination de l'argent un peu partout. Vous avez les crises de la démocratie, comme il y en a eu à l'époque, et qui aujourd'hui sont aussi graves. Donc, il y a des traits semblables, mais aussi des traits très différents. Surtout, il y a l'absence de conscience lucide que l'on marche vers l'abîme. Ce que je dis n'est pas fataliste. Je cite souvent la parole du poète Hölderlin qui dit que "là où croît le péril croît aussi ce qui sauve". Donc, je pense quand même qu'il y a encore de l'espoir. »

Dans le concept de la pandémie qui affecte la planète  le chantre de la pensée complexe Edgar Morin n’y va pas quatre chemins :

"Cette pandémie est une sorte de répétition générale de ce que pourrait être un État, tel qu'il existe déjà en Chine, de la surveillance et de la soumission généralisée. Nous n'en sommes pas là, mais nous voyons que nous en subissons la menace. Là aussi, c'est à venir. Ne serait-ce qu'avec l’élection présidentielle prochaine à propos de la laquelle personne ne sait ce qui va se passer. Nous sommes dans une incertitude totale. Nous devons comprendre que tout ce qui émancipe techniquement et matériellement peut en même temps asservir".

Un danger

Quant  aux  dangers de la technologie moderne et notamment de la vidéosurveillance et des algorithmes, Edgar Morin est catégorique :

« C'est un danger dans une  société néo-totalitaire qui pourrait s'installer. Il ne faut également pas oublier la biosphère qui va aggraver tout ça si la crise climatique continue alors que les fanatismes se déchaînent un peu partout. Ce qui me frappe, c'est que nous sommes à un moment où nous avons une communauté de destin. La pandémie en est la preuve. En effet, nous avons une communauté de destin mais nous sommes dans une telle angoisse qu'au lieu de prendre conscience de cette communauté, on se referme sur sa propre identité, ethnique, religieuse, ou nationale. Je ne suis pas contre la nation, au contraire. Mon idée de Terre patrie, c'est qu'elle englobe les patries et les nations sans les dissoudre. Mais cette conscience n'est pas là. Elle peut venir, elle peut se développer. Mais elle n'est pas là. » 

Aujourd'hui, c'est la terre qui est menacée et pas seulement le monde animal et végétal ...

A propos du confinement l’analyse du philosophe n’est guère plus nuancée :

« La complexité, c'est l'ambivalence des choses. Je vois très bien la volonté d'une politique sanitaire mais qui, peut-être, n'était pas totalement adaptée à la situation. Le confinement a provoqué bien des réflexions salutaires chez certains mais aussi des tragédies chez d'autres. C'est profondément ambivalent. Mais ce que je crois, c'est que l'on n'a pas bien pensé ce virus et que l’on persiste dans une aventure inconnue et dangereuse ».

De la bioéthique à la liberté d’expression

En ce qui concerne  la bioéthique, Edgar Morin estime qu’il faut réfléchir sur ses contradictions. La génétique permet des manipulations qui peuvent être dangereuses tout en favorisant en même temps des interventions qui peuvent être salutaires. Il invite donc à penser que dans ce domaine-là, nous avons affaire à des devoirs contradictoires et qu’à ce titre, il convient de faire une loi en fonction de la complexité des choses, et pas d'une façon simplifiée.

Il en est de même pour la liberté d’expression qu’il faut, toujours selon lui,  impérativement défendre. Et de faire à ce sujet référence à l’affaire des caricatures considérées comme « immondes » par les djihadistes mais qui pouvaient tout autant offenser les musulmans pieux. Affirmant son opposition à la censure, il souhaite néanmoins  que les journalistes aient plus le sens de la complexité et de la responsabilité et qu’ils aient conscience de la notion d’offense. Ainsi, pour exemple, lorsqu’en Amérique,  des Blancs vont dans les forêts sacrées des Indiens, des forêts plus que sacrées puisque c'est la terre de leurs ancêtres, Edgar Morin estime, à cet égard, qu'il faut condamner ce qui est un sacrilège pour les Indiens. De toute évidence, dans chaque cas, il convient de privilégier la réflexion et ne pas avoir des idées abstraites générales. 

Rencontre avec le pape François : le premier souverain pontife qui soit retourné aux principes de l'Évangile.

Estimant que l'improbable arrive souvent dans l'histoire il cite le pape François, le premier pape, depuis des siècles, qui soit retourné aux principes de l'Évangile en prenant conscience des périls qui menacent la Terre, de la pauvreté à la misère humaine. C'était effectivement imprévu que ce pape succède ainsi à un autre pape fermé et réactionnaire. (sic)

Cent ans … et maintenant ?

Comme dans la chanson de Gilbert Bécaud « Et maintenant que vais-je faire de tout ce temps … » Edgar Morin ne tourne pas pour autant le dos à la réalité mais affiche un optimisme qui enthousiasme. Cent ans c’est une étape. Pour lui ,contrairement à ce qu’exprimait le général De Gaulle, la vieillesse n’est pas un naufrage . Bien au contraire la vie continue. Edgar Morin nous en fournit la preuve :

« Je dispose encore, du moins sur le plan cérébral, de forces de vie qui me donnent des envies, des projets, des désirs, des plaisirs. Je vis bien entendu d'une façon beaucoup plus restreinte que par le passé. Mon audition a faibli. Mes yeux ne lisent plus les choses microscopiques. Mes jambes ne peuvent plus cavaler. Moi qui adore la musique, maintenant les sons m'arrivent déformés, j'ai beaucoup de choses qui sont rétrécies. Mais dans ce rétrécissement, je continue à participer à la vie de la nation et à la vie du monde. Je sais que la mort peut arriver d'un moment à l'autre, je sais que je peux m'endormir un soir et ne pas me réveiller. Mais ça, c'est le destin humain. L'imprévu peut arriver, en bien ou en mal. Moi, je compte sur l'improbable. L'Histoire n'est jamais écrite d'avance."

Nous vivons une communauté de destin ...

Et Edgar Morin de conclure :

« Dans le fond, il y a toujours la lutte entre ce qu'on peut appeler les forces d'union, d'association, d'amitié, Éros, et les forces contraires de destruction et de mort, Thanatos. C'est le conflit depuis l'origine de l'univers où les atomes s'associent et où les étoiles se détruisent, se font bouffer par les trous noirs. Vous avez partout l'union et la mort. Vous l'avez dans la nature physique, vous l'avez dans le monde humain. Moi, je dis aux gens, aux jeunes : prenez parti pour les forces positives, les forces d'union, d'association, d'amour, et luttez contre toutes les forces de destruction, de haine et de mépris. »

Bernard VADON

 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :