MES COUPS DE COEUR En compagnie de  Christiane Desroches-Noblecourt et de François-Xavier Héry :  mon inoubliable approche souterraine de l’Égypte, mère du monde.

Publié le 3 Juin 2021

Christiane Desroches-Noblecourt : une expression exceptionnelle et rare de l'âme égyptienne en passant par l'évocation d'Aménophis IV célébrant un Dieu unique, jusqu'aux chants non moins évocateurs de Saint François d'Assise. Une émouvante façon de conjurer le temps.

C’était dans les années 80 …  ou un peu plus.

En tout cas, c’était hier et la mémoire agissante entend bien suppléer à l’oubli de l’un de mes premiers grands reportages. Fascinant.

François-Xavier Héry : reconsidérer l’analyse des civilisations.

L'Égypte, mère du monde (c’est le titre d’un des ouvrages parus chez Albin Michel sous la signature de mon ami François-Xavier Héry) allait m’être présentée sous le double parrainage de François-Xavier Héry et de Christiane Desroches-Noblecourt, la première femme égyptologue à une époque – l’entre deux guerre - où cette science naissante était l'apanage des hommes.

L'un des objectifs de ce voyage faire aussi la lumière sur le fait que l'Orient, la Grèce et Rome ne sont pas les seules sources de Occident judéo-chrétien.

François-Xavier Héry - Conférencier, photographe, écrivain, spécialiste de l’art et de la religion de l’Ancienne Égypte et qui fut, notamment, à l’origine du mécénat qui permit aux archéologues français et égyptiens d’entreprendre, en 1984, à Louxor, le déblaiement de la Vallée des Reines – estime, à ce titre et dans le droits fil de bon nombre de ses pairs qu'il est important de reconsidérer ce qui, par tradition ou étroitesse d'esprit, a fondé l'analyse des civilisations jusqu'à ce jour. D’autant que l'Égypte ancienne a indéniablement influencé les autres civilisations. Que ce soit dans l'art, et dans les sciences et les religions et qu’à ce titre, elle est en droit de revendiquer la place qui lui revient en tant qu'aînée des civilisations et mère du monde.
Hébreux, Phéniciens, Grecs, Romains, chrétiens ont en effet emprunté à cette université millénaire les germes dont ils ont à leur tour ensemencé l'histoire du monde. L'Occident judéo-chrétien a finalement recueilli ce savoir, l'absorbant dans son patrimoine culturel et spirituel.

Demeure d'éternité et consécration de la lumière (Chéops)

Si certains, dont l’historien américain Samuel Noah Kramer, pensent que "l'histoire commence à Sumer" – cette région de l’antique Mésopotamie traversée par le Tigre et l’Euphrate (ces deux grands fleuves) - nous ne pouvons pas occulter de notre mémoire" cette vieille civilisation à laquelle l'Europe doit le principe de toutes ses connaissances. » notait pour sa part Jean-François Champollion – le premier déchiffreur des hiéroglyphes – qui déclarait tout de go « qu’il était tout à l’Égypte laquelle était tout pour lui ».

LA MESURE DU TEMPS

Le passé est ici omniprésent.

Surtout lorsqu’on remonte le Nil jusqu’en Haute-Égypte. Tout comme sur la route de Louxor, capitale de l’ancienne Égypte, ville sacrée de la trinité thébaine divine Amon, le roi des dieux et Mout (ou Mut, la mère) son épouse et leur fils Khonsou, le dieu lunaire.

Au bord du Nil ...

Pour le plaisir,  je foule opportunément le chemin inverse d’un précédent reportage pour évoquer les vestiges impressionnants de Louxor et de Karnak témoignant de la grandeur et de la magnificence de cette civilisation étrangement ressuscitée lors des nuits de pleine lune alors que de l’autre côté du Nil, sur la rive ouest, s’ouvrent les vallées des rois et des reines de la XVIIIème dynastie.

Tel un légendaire et impressionnant point géodésique, la tombe de Toutankhâmon, (1) à une montagne de sable du temple funéraire et sur les trois terrasses de Deir El Bahari, auquel la reine Hatshepsout a laissé son nom, donne la mesure du temps.

Pour y accéder, il faut emprunter le bac avant de suivre une route poussiéreuse longeant d’immenses champs de cannes à sucre et de blé que dominent les fameux colosses de Mennon sur la rive occidentale de Thèbes où une route conduit à la nécropole thébaine.

Symbole de la protection familiale (bronze 6ème siècle avant J.C

A peine le temps de découvrir Assouan écrasée sous le soleil de plomb du désert, un lieu particulièrement serein et reposant. L’imposant mausolée de l’Aga Kahn domine l’île Éléphantine où les jeunes, beaux et troublants nubiens, issus d’une race noble et préservée, sont élevés dans le respect de la tradition. Sur la toute proche île Kitchener, authentique jardin extraordinaire, poussent en ordre volontairement dispersé les plus rares essences tropicales et asiatiques. Alors qu’à seulement quelques kilomètres, le temple de Philae, d’époque ptolémaïque, connait le même destin heureux que le temple funéraire de Ramsès II à Abu Simbel.

MASTER CLASS

Ce fut avec  l’aimable complicité de Christiane Desroches-Noblecourt et la recommandation d’un de ses fidèles et admirateurs, en l’occurrence François-Xavier Héry, que nous allions donc et pour la première fois, avec la bénédiction des gardiens des Antiquités de l’époque, accéder physiquement au saint des saints d’une tombe royale, jusque-là inviolée.

Néfertiti : "La belle est venue" (Musée du Caire)

Ainsi, au fil des jours rythmant cette manière de « master-class »  dans les sables égyptiens, la personnalité de cette femme surprenante pétrie d’espièglerie et d’érudition ne manqua pas de nous interpeler.

Cette même Christiane Desroches-Noblecourt qui confiait un jour à une journaliste, alors qu’elle n’avait que neuf ans, avoir été sous le choc lorsque Howard Carter découvrit la tombe de Toutankhâmon.

L'important battage médiatique que provoqua l’événement la plongea dans une fascination telle qu’il déclencha sa vocation. 

Travailleuse acharnée, cette femme de conviction collectionnera  les diplômes prestigieux de la Sorbonne à l’École du Louvre en passant par  l’École pratique des hautes études, le Collège de France, et l’ Institut catholique.

IDÉE REÇUE

Une passion égyptienne qui l’animera jusqu’à presque 100 ans (elle est partie au mois de juin 2011 à l’âge de 97 ans ).

Une vie entière consacrée à percer les secrets de la pensée qui a spirituellement motivé la plus longue et la plus fascinante civilisation de l'humanité.

Tels de grands et gracieux volatiles ...

Le secret de sa réussite en tant qu'égyptologue tient en une idée-force qu'elle aimait à répéter :

 «Il ne faut pas aborder ce pays avec des idées reçues, mais le laisser parler sans s'exprimer à sa place».

Elle avait, en effet, compris que toutes ces représentations mi-humaines et mi-zoomorphes avaient une signification symbolique, un sens qu'elle a passé sa vie à décrypter, pour en tirer une conclusion de nature à choquer bien des spécialistes :

«Les Égyptiens n'avaient pas de religion, mais leurs prêtres étaient poussés par la soif scientifique de pénétrer les grands mystères de l'univers, le premier d'entre eux étant cette crue bienfaisante du Nil qui arrivait chaque année, aux environs du 18 juillet, et sans laquelle le pays n'aurait pas existé».

 

Drapé solaire Néfertiti : 14ème siècle avant J.C.

Autre idée reçue qu'elle s'est acharnée à combattre et visant les «charlatans qui s'enrichissent en vendant de l'Égypte ésotérique». (sic)

Pour elle, le symbolisme ne signifiait pas occultisme :

« Le bon peuple était profondément respectueux d'une morale «osirienne», prônant la victoire du Bien sur le Mal et espéraient une éternité bien différente de celle que nous concevons. » assurait-elle.

QUINTESSENCE SPIRITUELLE.

Auteure d'une quinzaine d'ouvrages, parmi lesquels deux monumentales biographies, l'une sur Ramsès II, l'autre sur la reine maudite, Hatshepsout (qu'elle réhabilite avec une grande tendresse) elle a consacré les dernières années de sa vie à tisser une philosophie spécifique à partir de ses recherches sur le terrain.

Notamment, dans son dernier ouvrage, («Le fabuleux héritage de l'Égypte» fruit de 60 années de notes) où Christiane Desroches-Noblecourt démontre, preuves à l'appui, que notre culture n'est pas judéo-chrétienne, mais égypto-chrétienne. Évoquant, pêle-mêle, le calendrier, l'alphabet, le jeu de l'oie, les briques, les tests de grossesse le traitement de la cataracte et de la migraine, mais aussi les fables d'Ésope et même la symbolique chrétienne de la Mort et de la Résurrection, tous hérités de l'Égypte ancienne.

Sur le chemin  de Dieu : Croix de vie (Vallée des Nobles à Louxor).

Comment, dans ce contexte que contrebalancent singulièrement ces temps étranges de pandémie conditionnant pernicieusement et dangereusement nos libertés, ne pas se laisser envahir par une forme de lyrisme alors même que dans mes souvenirs lointains, qui soudain resurgissent, le soir fabrique l’ombre et que, dans la foulée de l’espace et des étoiles réinventés, la troublante nuit qui en résulte révèle  la ferveur de mon être exalté.

Qui peut être insensible à la mystérieuse et parfaite beauté d’Aménophis IV (également nommé Akhenaton) le pharaon hérétique et surtout réformateur qui épousa la fascinante et troublante Néfertiti (traduction « la belle est venue » aux origines incertaines selon certains historiens )  et qui imposera le culte unique du dieu Amon-Ré, Dieu solaire créateur.

Aménophis IV : une mystérieuse et parfaite beauté ...

Un règne également marqué par la révolution amarnienne engagée par son prédécesseur et qui continuera de bouleverser les canons artistiques institués.

Dans une mystérieuse union d’amour et d’éternité, comme s’en laissait imprégner Émile Verhaeren, les voiles blanches des felouques, tels de grands et gracieux volatiles, se fondent dans une évanescence céleste étourdissante de beauté qui recouvre insensiblement de brume nocturne les contreforts du désert de Nubie. Un paysage d’exception où, sur fond de granit rose, la plume d’André Malraux – une référence littéraire que j’aime à reprendre -  nous en donne la quintessence spirituelle :

« Funéraire, l’art égyptien est rarement funéraire. Il ne tente pas de fixer ce qui fut comme les bustes romains : il fait accéder le mort à l’éternel … Il crée les formes qui accordent celles de la terre à l’insaisissable du monde souterrain, selon le Maât, loi de l’univers : il fonde l’apparence en vérité. »

 

Bernard VADON

Les illustrations photographiques réalisées par François-Xavier Héry sont tirées du recueil de poèmes « De Vous à Moi » de Bernard Vadon - Éditions AG Littérature -

 

(1)

A propos de l’orthographe parfois contesté du nom du onzième pharaon de la XVIIIe dynastie (NDLR)

Le flou, qui entoure les faits et gestes du onzième pharaon commence par son nom : Tout-Ankh-Amon ou Tout-Ankh-Aton ou tout simplement Toutânkhamon.  Certains égyptologues soutenant que la forme « Aton » a précédé « Amon ». Et là, on entre dans une période passionnante de l'histoire de l'Égypte racontée autant par des spécialistes reconnus que, parfois aussi, par des historiens cacochymes.

Une époque... assez semblable à la nôtre.

Pour exemples : 

« UNE VISITE AU TOMBEAU DE TOUT-ANK-AMON » de René La Bruyère dans la

Revue des Deux Mondes (1829-1971)  

Quant à la journaliste et auteure Geneviève Tabouis, elle orthographie dans l’un de ses ouvrages le nom du pharaon en trois parties en l’occurrence : « Le Pharaon Tout Ank Amon, sa vie et son temps» (préface de  Théodore Reinach), Paris, Payot, coll. « Bibliothèque historique », 1928. Prix Jules-Favre de l’Académie française en 1929

Enfin ( et la liste n’est pas exhaustive ) Hergé, le célèbre auteur belge de bandes dessinées, dans les aventures de Tintin et notamment dans le volume intitulé « Les cigares du pharaon » on peut lire : Tout-Ankh-Amon, le pharaon qui garde tous ses mystères et n'a régné que huit ans (probablement...),  décédé avant ses vingt ans. On sait très peu de choses le concernant ; il ne possède pas de pyramide et sa tombe est quelconque en comparaison de celles de certains de ses prédécesseurs... Et pourtant, Tout-ankh-Amon disparu il y a 35 siècles est un des pharaons les plus médiatisés.

 

 

Les Cigares du Pharaon (1934) - Page 08

 

 

 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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