MES COUPS DE COEUR : En Antarctique, notre rencontre improbable bord à bord avec l’explorateur et scientifique Jean-Louis Etienne. C’était en janvier 1992 lors d’un reportage.

Publié le 12 Juin 2021

Bernard Vadon et le photographe ¨Pierre Diot :  reportage sur la banquise sous l'oeil inquisiteur mais finalement sympathique et touchant d'une colonie de manchots.

« La vie c’est la communication de proche en proche » écrivait l’auteur des « Contemplations » et autres  « Misérables » et bien sûr, de grave actualité, « Notre Dame de Paris ».

Citation de Victor Hugo d’une rare intensité alors que depuis des mois sévit une pandémie dont la singularité sociétale a consisté et consiste encore à nous priver de la liberté d’être. Tout simplement.

Un précieux et ineffable souvenir.

Rencontre et échanges mémorables de bateau à bateau sur la fameuse ligne de Convergence Antarctique à 59° 5,8’ de Latitude Sud.

C’était la période estivale avec une température de +2 à -3 degrés …

Pour comparaison, en hiver, ces mêmes températures peuvent descendre jusqu’à moins 80 degrés !

QUELLE MUSIQUE ?

A l’époque, je titrais sur un continent unique et fascinant, haut- lieu de la mémoire du monde mais aussi géant aux pieds d’argile dont la préservation paraissait alors essentielle pour l’avenir de la planète.

Une rencontre inopinée et conviviale comme c'est la coutume en mer ...

1908-1992 : quatre-vingt quatre années séparaient alors ces lignes du retour en Antarctique du mythique « Le Français » affrété par le commandant Jean-Baptiste Charcot.

C’était un dimanche. On serait tenté de dire comme les autres. Et pourtant.

"Quelle musique que le silence !" écrivait Jean Anouilh.

Que serait effectivement une partition sans ces silences qu’implique

l’écriture musicale?  

En cet instant, un silence qui pourrait effrayer tant il est présent et d’une musicalité si intense.

Paradoxal ? Pas tant. 

Jean-Louis Etienne : « Ces régions polaires, c'est l'intériorité,

Le décor – en tout cas en surface – n’a guère changé. Des horizons immaculés entrecoupés de baies aux eaux translucides d’un bleu vertigineux de beauté, alors que défilent, comme à la parade, de superbes, impressionnants et inquiétants icebergs aux reflets bleu-vert inventant, au gré de notre imagination fantasque, des divinités antiques, puissantes et majestueuses dans cet absolu infiniment blanc.

Çà et là, des colonies de manchots papotent indifférents à notre approche tout comme quelques phoques de Weddell et autres baleines et dauphins facétieux et joueurs sans oublier les oiseaux, de l’albatros – porté à la postérité poétique par Charles Baudelaire -  au pétrel, en passant par le cormoran et l’hirondelle des mers, le goéland et le féroce prédateur labbe antarctique.

Au total,  plus d’une quarantaine d’espèces. De quoi fasciner la communauté ornithologique de la planète.

Et Dieu dans tout ça ?

COMPLEXITÉ

Pour Jean-Louis Etienne – je le cite – 

« Ces régions polaires, c'est l'intériorité, c'est l'âtre, c'est le feu, ce n'est pas l'extraversion d'une plage au soleil, c'est quelque chose qui vous ramène à vous. On passe du temps avec soi dans ces régions. »

En compagnie de Pierre Diot et de Philippe Jayat. L''Antarctique : un chemin d'apaisement et de curiosité.

Quant à la notion ou la réalité de Dieu dans ce parcours d’exception qu’il qualifie, avec infiniment d’humilité, de nomade en sa noble signification se référant à sa décision de partir seul, à pied, jusqu’au Pôle Nord.

Et Dieu dans tout cela ? 

« L’être humain est d’une complexité prodigieuse, d’une précision extraordinaire : ce n’est pas dû au hasard. Nous savons désormais modifier nos gènes mais nous ne savons pas les créer. Ce mystère de la création renvoie au mystère de Dieu. Sachant aussi que cela soulage de savoir que l’on ne contrôle pas tout, pourquoi se priver de l’idée de Dieu ? »estime Jean-Louis Étienne.

En 1986, Jean-Louis Etienne fut le premier homme avec ses chiens  à atteindre le pôle Nord en solitaire.

Invité, tout récemment, du « Jour du Seigneur » ( l’émission religieuse d

minicale proposée par Antenne2), ce dernier s’est prêté, sans à priori ni langue de bois, à une sorte de jeu de la vérité animé par le présentateur vedette David Milliat.

L’opportunité de la réflexion au cœur d’une émission culte que l’on souhaite voir longtemps perdurer tant elle illumine l’ensemble des tristes et désespérants plateaux de télévision et autres vecteurs de communication trop souvent privés de cette évidence qui fait de l’espoir un incontournable facteur de vie :

« Le temps que l’on passe avec nous-mêmes est un temps toujours constructif. A partir du moment où l’on prend le temps de vivre avec soi-même, c’est un chemin d’apaisement et de curiosité. » constate encore Jean-Louis Etienne.

Tour de Table quotidien à bord de notre bateau sous l'oeil de Mireille Diot ....

Ce sympathique septuagénaire ne s’arrêtera jamais car pour lui demain est déjà un autre jour.

AUX ARBRES CITOYENS !

En témoigne son ode vibrante à la gloire des arbres cette fois et qui nous vaut ce titre évocateur aux accents guerriers : « Aux arbres citoyens ». Ainsi, en cette période préoccupante de changement climatique cette manière d'interpellation serait plutôt une invitation à méditer sur le thème : du haut de sa grandeur et de sa longévité, l’arbre nous regarde. Ensuite, à chacun de donner un sens à sa vie. (1) Tel l’infatigable explorateur qui a récemment dévoilé son dernier projet fou baptisé Polar-Pod (Plateforme Océanique Dérivante) dans le but d’explorer l’océan Austral caractéristique d'un environnement où la violence des éléments naturels n’est pas un vain mot.

Le Polar-Pod : cent mètres au dessus du niveau de la mer quatre vingt mètres sous l'eau. 

Explication du concepteur :

«  C'est un grand flotteur vertical qui fait 100 mètres de haut, dont 80 sous l'eau, et qui pèse 1 000 tonnesComme nous allons étudier l'océan Austral, les fameux Cinquantièmes hurlants et leurs mers agitées, on va utiliser ce bateau vertical, pour étudier cet océan dans de bonnes conditions de sécurité et de confort. Nous serons totalement autonomes en énergie et en motorisation. Il y a un courant qui fait le tour de l'Antarctique, du pôle Sud, qui s'appelle le courant circumpolaire. On va être entraînés par ce courant. Et on a six éoliennes."

Et de poursuivre :

Un nouveau rêve qui devient réalité grâce, notamment, à des analyses après prélèvements d'eau et d'air qui pourront donner un bilan très précis des pollutions causées par les aérosols, les micro-plastiques, les pesticides, les polluants organiques et les métaux lourds.

UNE AVENTURE DE LONGUE HALEINE

En 1986, il fut le premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire, tirant lui-même son traîneau pendant 63 jours avant, de faire découvrir, au  printemps 1987, à un groupe d'enfants, le pôle Nord magnétique, dans les îles du Nord Canada. Puis, entrejuillet 1989 et mars 1990, en qualité de co-leader de l'Américain Will Steger lors de l'expédition internationale "Transantarctica" il réalisa la plus longue traversée de l’Antarctique (6300 km) en traîneaux à  chiens.

Sans compter, entre 1990 et( 1996, plusieurs expéditions à vocation pédagogique pour faire connaître les régions polaires et comprendre le rôle qu'elles jouent sur la vie et le climat de la terre.

Enfin,, à bord du fameux  voilier polaire "Antarctica", il partira de 1991à 1992 pour la Patagonie, la Géorgie du Sud et l’Antarctique ... où nous croiserons sa route.

Une rencontre inopinée, conviviale, comme c'est de coutume en mer, et instructive, alors qu’en compagnie de mon ami, le photographe Pierre Diot, nous réalisions un reportage sur l'Antarctique pour le Figaro Magazine et Nice Matin.

Arbre mon amour : seule la nature a le génie de loger un géant dans une si petite graine. 

En 1993-1994 Jean-Louis Étienne organise une expédition au volcan Érébus suivie  en 1995-1996, d’un hivernage au Spitzberg et de fréquents séjours dans  ces contrées parfois inhospitalières mais fascinantes.
Au printemps 2002, il concrétise la Mission Banquise, une dérive de trois mois sur la banquise du pôle Nord à bord du Polar Observer pour un programme de recherche et d'informations sur le réchauffement climatique. Une manière de prologue à la prochaine mission de Polar-Pod.  

 

Dénominateur commun à la vie de toutes les espèces, cet arbre de mon parc est aussi le gîte et le couvert de la biodiversité, le château d'eau entre la terre et le ciel.

De décembre 2004 à avril 2005, se déroule la dernière expédition de l'explorateur sur l'atoll français de Clipperton dans le Pacifique avant qu'il ne dirige une équipe de chercheurs du Muséum, de l'IRD du CNRS en vue d’établir un inventaire de la biodiversité et un état de l'environnement marin.

En mars et jusqu’à mai 2008, ce sera  la traversée de l'océan glacial arctique en dirigeable afin de mesurer l'épaisseur de la banquise et attirer ainsi l'attention du monde sur les menaces qui pèsent sur ce monde fascinant.

En octobre 2007, il prend la direction en qualité de Directeur .Général de l'Institut  océanographique, Fondation Albert 1er à Monaco avant d’entreprendre, en avril 2010 ,la première traversée de l'océan Arctique en ballon Rozière.

ENSEIGNEMENT

Avec l’opération Polar-Pod c'est un nouvel acte d’une existence vouée à la recherche et à la protection de la planète :

« Avec le Polar Pod on cherche à répondre à la question suivante : quel est le rôle de l’océan Austral dans la machine climatique ? Cet océan, véritable courroie de transmission entre les océans Pacifique, Atlantique et Indien, est ce qu’on appelle un puits de carbone : ses eaux froides absorbent une grande quantité de CO2. Or, malgré tous les moyens modernes – mesures satellitaires, animaux instrumentés, balises autonomes –, on a besoin de mesures in situ. Nous visons trois objectifs d’étude : évaluer la capacité de cet océan à absorber le CO2, faire un inventaire de la faune par acoustique (à 80 mètres de profondeur, c’est le silence) et valider les mesures satellitaires sur cette zone où les bateaux ne passent presque jamais. » explique Jean-Louis Étienne. »

Et d’ajouter en guise d’enseignement à tirer de cette longue vie souvent ponctuée d’expéditions extrêmes :

« En 2026, à la fin de l'aventure Polar Pod, j'aurais 80 ans ! Affronter l'incrédulité, la méfiance, le déni est le prix de toute idée neuve. Le découragement est un test permanent à franchir, sinon rien de grand ne se réalise. ».

Bernard VADON

 

  1. « Aux arbres citoyens » Éditions Paulsen.

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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