SAINT AUGUSTIN, LA PROXIMITÉ DE DIEU ET LA MESURE DU TEMPS VÉCU

Publié le 22 Mai 2021

"Quand on écoute une mélodie grégorienne, toutes les facultés de l'âme se tendent et se taisent, pour appréhender cette chose parfaitement belle, chacune à sa façon. L'intelligence entre autres : elle n'y trouve rien à affirmer et à nier, mais elle s'en nourrit. La foi ne doit-elle pas être une adhésion de cette espèce ? " Simone Weil

Le vers : « DEUS CREATOR OMNIUM »  (Dieu créateur de toute chose) s’inscrit dans un hymne du soir chanté à l’office des vêpres, une prière afin de rendre grâce à Dieu pour le temps écoulé. Dans le droit fil de l’exhortation de l’apôtre Paul.

Autrement dit en grec : euchariatia.

Musicalement, cette supplication est composé de huit syllabes, alternativement brèves et longues; quatre brèves, la première, la troisième, la cinquième et la septième, simples par rapport aux seconde, quatrième, sixième et huitième, qui durent le double de temps :

« Vous, qui faites appeler jour le temps qui s’écoule du matin au soir ; voici l’approche de la nuit, écoutez nos prières mêlées de larmes. »

Ainsi parlait Augustin :

« Je le sens bien en les prononçant: et il en est ainsi, au rapport de l’évidence sensible. Autant que j’en puis croire ce témoignage, je mesure une longue par une brève, et je la sens double de celle-ci. Mais elles ne résonnent que l’une après l’autre, et si la brève précède la longue, comment retenir la brève pour l’appliquer comme mesure à la longue, puisque la longue ne commence que lorsque la brève a fini?

Et cette longue même, je ne la mesure pas tant qu’elle est présente; puisque je ne saurais la mesurer avant sa fin : cette fin, c’est sa fuite.

Qu’est-ce donc que je mesure ?

Où est la brève, qui mesure?

Où est la longue, à mesurer?

Leur son rendu, envolées, passées toutes deux, et elles ne sont plus !

Et pourtant je les mesure, et je réponds hardiment, sur la foi de mes sens, que l’une est simple, l’autre double en durée; ce que je ne puis assurer, qu’elles ne soient passées et finies. Ce n’est donc pas elles que je mesure, puisqu’elles ne sont plus, mais quelque chose qui demeure dans ma mémoire, profondément imprimé.

C’est en toi, mon esprit, que je mesure le temps.

Ne laisse pas bourdonner à ton oreille : comment et comment ?

Et ne laisse pas bourdonner autour de toi l’essaim de tes impressions; oui, c’est en toi que je mesure l’impression qu’y laissent les réalités qui passent; impression survivante à leur passage. Elle seule demeure présente, je la mesure, et non les objets qui l’ont fait naître par leur passage. C’est elle que je mesure quand je mesure le temps :

Donc, le temps n’est autre chose que cette impression, ou il échappe à ma mesure.

Mais quoi, ne mesurons-nous pas le silence ?

Ne disons-nous pas : ce silence a autant de durée que cette parole?

Et notre pensée ne se représente-t-elle pas alors la durée du son, comme s’il régnait encore et cet espace ne lui sert-il pas de mesure pour calculer l’étendue silencieuse ?

Ainsi, la voix et les lèvres muettes, nous récitons intérieurement des poèmes, des vers, des discours, quels qu’en soient le mouvement et les proportions; et nous apprécions la durée, le rapport successif des mots, des syllabes, comme si notre bouche en articulait le son.

Je veux soutenir le ton de ma voix ; la durée préméditée de mes paroles est un espace, déjà franchi en silence et confié à la garde de ma mémoire.

Je commence, ma voix résonne jusqu’à ce qu’elle arrive au but déterminé.

Que dis-je, elle a résonné, et résonnera.

Ce qui s’est écoulé d’elle, son évanoui; le reste, son futur. Et la durée s’accomplit par l’action présente de l’esprit, poussant l’avenir au passé, qui grossit du déchet de l’avenir, jusqu’au moment où, l’avenir étant épuisé, tout n’est plus que passé. »

Quand on vit, il n’arrive rien. Les décors  changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. Il n’ y a jamais de commencements. Les jours s’ajoutent aux jours sans rime ni raison. C’est une addition interminable et monotone, estimait Jean-Paul Sartre.

La vérité, affirmait Henri Bergson, est qu’il n’y a ni un substratum rigide immuable, ni des états distincts qui y passent comme des acteurs sur scène. Il y a simplement la mélodie de notre vie intérieure, mélodie qui se poursuit et se poursuivra, indivisible, du commencement à la fin de notre existence.

Attestant de la philosophie bergsonienne, Charles Péguy écrit que le présent, le passé et le futur ne sont pas du temps seulement , mais de l’être. Que le futur n’est pas seulement du passé pour plus tard. Que le passé n’est pas de l’ancien futur, du futur dedans le temps. Que la création à mesure qu’elle passe, qu’elle tombe du futur au passé, par le ministère, par l’accomplissement du présent, ne change pas seulement de date, mais qu’elle change d’être. Que le passage par le présent est le revêtement d’un autre être.

En somme, le temps vécu !

Bernard VADON

"C'est la musique et la danse qui remettent en paix avec le monde." Nelson Mandela

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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