REQUIEM POUR UN PIANO ÉRARD DE LEGENDE EN DÉTRESSE !

Publié le 13 Mai 2021

Rien n’est impossible à Dieu, reconnait-on, et pour un facteur de piano, en la circonstance aussi confirmé et réputé soit-il, on pourrait quasiment en attendre – ou espérer - le même résultat.

Question de patience … et de prix.

Pour élargir le propos sur un plan autrement (et hautement) philosophique, André Chouraqui, qui berça mes questionnements existentiels, estimait que choisir la vie, c’est aujourd’hui opter pour l’utopie, c’est la faire pénétrer dans l’histoire et réduire jusqu’à les effacer les zones d’ombre encore soumises à l’empire de la Mort.

Né en 1856 sous le numéro 28.251

En l’occurrence, celle d’un instrument, mon piano de famille Érard, apprécié hier et encore aujourd’hui pour différentes raisons.

LE TEMPS D’HIER

Jusqu’à ce qu’en ce matin frisquet du mois de mars 2021 tombe le diagnostic vital concernant mon bien-aimé, riche de ses 165 années d’expérience, qui prit forme et âme en 1856 sous le numéro 28.251 avant de subir, il y a quelques années, une sérieuse cure de rajeunissement qui nous permit de continuer de le jouer lors d’inoubliables récitals.

Arrigo Boito, le librettiste (on lui doit notamment l'opéra Mefistofele et l'adaptation de Faust) et Giuseppe Verdi au clavier de son piano Erard dans sa villa de Sant Agata.

Aujourd’hui, le terrible constat semble au demeurant sans appel.

Et, en ce triste matin voilé côté ciel, je ressens l’enthousiasme de mes ancêtres jouant parfois à quatre mains et celui de mes amis pianistes répondant avec infiniment de gentillesse à nos pacifiques pulsions musicales. Tous, animés de ce désir de faire revivre le temps d’hier.

Car dans ma famille, on a toujours supputé, à tort et à raison mais avec une conviction touchante, que Franz Liszt aurait vraisemblablement composé et joué sur cette marque de légende prisée par d’autres grands musiciens.

Et cela, de Gabriel Fauré à Maurice Ravel en passant par Joseph Haydn heureux propriétaire du numéro 28 fabriqué en 1800, sans oublier, la liste des amateurs d’Érard qui n’est pas exhaustive et pour preuve le numéro 133 datant de 1803 fut acquis par Beethoven. Une référence !

VOUS AVEZ DIT FUNÈBRE !

Dans la pénombre de notre salon, au cœur de cette maison tournée vers les cimes pyrénéennes encore nimbées de neige où le vent invente des nuages, l’élégance racée de mon Érard m’interroge alors que le vent compose dans les hautes futaies du parc une singulière mélodie qu’en la circonstance on pourrait qualifier de funèbre.

Alors, je me prends à rêver d’un autre siècle baigné de ces mille et une notes qui sont autant d’étoiles brillantes au firmament musical dont Platon disait, à propos justement de la musique, qu’elle donne une âme à nos cœurs et des ailes à nos pensées.

Comment en ces instants ne pas évoquer Beethoven et sa 12ème Sonate en la bémol majeur opus 26 mais aussi sa 7ème symphonie en la majeur et jusqu’au sublime deuxième mouvement de sa 3ème symphonie en mi bémol majeur.

Funèbre, vous avez dit funèbre !

A la manière de Frédéric Chopin qui en choisissant pour sa fameuse Sonate N°2 la sombre tonalité du si bémol mineur, favorisait un climat contrasté exprimant secrètement angoisse et sérénité. Avec cependant une partie centrale de la partition privilégiant une ligne musicale planante et irréelle propre à révéler un monde idéal de beauté et de paix. Une partition par ailleurs redoutable pour les pianistes. En particulier, le final techniquement époustouflant, composé de triolets d’octaves à l’unisson des deux mains.

Dans la pénombre de notre salon l'élégance racée de mon Érard m'interroge ...

Mais la mort musicalement célébrée, c’est aussi l’impressionnant quatuor tragiquement intitulé : « La jeune fille et la Mort » composé par Franz Schubert et le bouleversant « Pie Jesu » du Requiem de Gabriel Fauré interprété avec une rare justesse et autant d’émotion et de pureté par le contre-ténor Philippe Jarrousky.

En quelque sorte : « In paradisum » … pour rester dans la note éminemment mystique de Gabriel Fauré !

Que dire enfin de l’impressionnant « Dies Irae » du requiem de Mozart et de l’effrayant « Ingemisco » de Giuseppe Verdi ou encore des souffrances exprimées dans le « Chœur des esclaves Hébreux », dans l’acte III de Nabucco, ce chant prière douloureux dont quelques notes, comme celles des magnifiques « Vêpres siciliennes » ; mais encore Luisa Miller et tant d’autres œuvres inoubliables, qui ont peut-être jailli sur le clavier de l’Érard installé dans la maison des Verdi à Sant’ Agata, dans la province de Plaisance, en Italie.

Bruno Leonardo Gelber, cet autre ami.... dans la lignée des Nelson Goerner,Luis Ascot et autres Martha Argerich et Daniel Barenboim 

En cet instant d’infinie nostalgie, je n’ai de cesse de contempler mon piano malade et pourtant tellement beau :

« Cet ami fidèle et merveilleux, ce « Monsieur » aux dents alternativement blanches ou noires – miracle de la mélodie- qui me sourit toujours. Un ami de tous les jours et qui répond selon la manière dont vous le traitez. Un ami dont je n’ai jamais douté. » confiait cet autre ami, le grand pianiste argentin Bruno Leonardo Gelber – 5000 concerts donnés dans une cinquantaine de pays - auquel Marguerite Long, la géniale inspiratrice et interprète du Concerto en sol de Maurice Ravel que ce dernier lui composa, déclara, alors que Gelber n’avait que 20 ans :

« Vous serez mon dernier élève, mais le meilleur. »

ÉLÉGANCE PURE

Dans cette exploration mystérieuse et libératrice de la Mort, le compositeur bavarois Christoph Willibald Gluck nous offre quant à lui celle d’Orphée admirablement « sanctifiée » par le pianiste brésilien Nelson Freire.

Une autre révélation qui bouleversa les festivaliers de La Roque- d’Anthéron mais surtout une version personnalisée dans l’ombre de la pianiste Guiomart Nova qui, selon Nelson Freire, révélait dans ses interprétations son originale pâte sonore rien qu’en découvrant la chorégraphie de ses mains. Et cela, dans le droit fil de la technique moderne prônée par Franz Listz mettant en exergue l’empreinte de la main sur le clavier, le poids du bras, la décontraction, la recherche de la sonorité et les différences de style.

En somme, l’élégance pure dont Sully Prudhomme estimait qu’elle est le geste d’une âme d’élite.

Dont acte.

 

Bernard VADON

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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