LES ENSEIGNEMENTS D’UN VOYAGE HISTORIQUE EN IRAK OU ENCORE : FRANÇOIS, LE PAPE QUI DÉCOIFFE !

Publié le 10 Mars 2021

« La parole de Dieu vous a protégés dans le passé des tentations de l’idéologie et aujourd’hui de l’intimidation de la peur. »

 

Il y a quasiment trois ans les murs de la sublime basilique Sainte-Marie-du-Trastevere à Rome résonnaient de cette parole messagère adressée par le pape François aux membres de la communauté catholique internationale Sant’Egidio engagée dans la lutte contre la pauvreté et le travail pour la paix, et singulièrement pour les migrants et les roms. Elle fut fondée – ce n’est pas un hasard – en 1968 au lendemain du concile Vatican II.

La personnalité à l’origine de cette création, le très influent Andrea Riccardi, un acteur incontournable de la diplomatie vaticane. Proche conseiller du pape qui déclarait à l’aube du pontificat de François qui, dès les premiers mois de sa prise de fonction, a incarné la reprise de l’Église alors que la renonciation de Benoit XVI rendait la crise irréversible.

Le très influent Andrea Riccardi : "ce pape est arrivé comme un miracle !"

Pour Andrea Riccardi, ce pape est arrivé comme un miracle. Un pasteur nous était donné, porteur de la parole évangélique. Tout simplement.

Souvenons-nous, lors de sa première apparition au balcon de Saint-Pierre de sa modeste, surprenante et émouvante supplique : « Je vous demande de prier pour moi ! ».

Le « style » François commençait de s’imposer. Au grand dam d’une minorité aussi dure que crispée. Exagérément droite dans ses bottes.

Quant au nouveau pasteur de « l’Église, une, sainte, catholique et apostolique » symbole de Nicée- Constantinople issu des deux premiers Conciles oeucuméniques , que l’on disait peu intéressé par la politique il s’est employé, toujours selon Andrea Riccardi, à réutiliser l’instrument diplomatique. Il a surtout compris que l’État du Vatican sert la liberté de la papauté et de ce fait s’est alors penché sur des dossiers importants dont la prière universelle pour la Syrie sur la place Saint-Pierre, l’intervention dans les relations Cuba-États-Unis, l’engagement dans la crise centrafricaine et surtout le dossier essentiel, la Chine.

Avec François, nous sommes préservés de ce que les Chinois craignaient avec saint Jean-Paul II, à savoir un Solidarnosc.

La spécificité universelle de l’Église catholique risquait d’en prendre un "sacré" coup en regard d’une communauté de 10 millions de catholiques face aux 70 millions de protestants et autres néo-protestants. Il n’en fut rien.

Saint Jean-Paul II en rêvait !

Au terme d’un voyage finalement abouti mais qui au demeurant posait problèmes (conjoncture internationale compliquée et situation sanitaire qui ne l’était pas moins) François, pourtant dissuadé de tous côtés jusqu’à l’un de ses fidèles confidents en la personne de son prédécesseur, a longuement et patiemment écouté avant de prendre, comme il le fait habituellement, sa décision de s’envoler pour l’Irak.

Une « première » à haut risque dans la papauté mais que François, dit-on, souhaitait depuis six années.

Saint Jean-Paul II, quant à lui, en rêvait et pleura de ne pouvoir accomplir ce pèlerinage à Ur au berceau d’Abraham, père des croyants juifs, chrétiens et musulmans. Même si la délégation juive n’assistait pas à cet événement. Persona non grata en Irak. Nous n’en dirons pas plus.

Lors de son vol de retour à Rome et comme il le pratique habituellement le pape François s’est prêté avec son égale bonhomie – et malgré une fatigue affichée et avouée – au traditionnel jeu des questions et des réponses.

Échanges dont il ressort que François reste un « « réaliste évangélique » mais aussi un rêveur de foi qui n’a pas renoncé à ce que l’Église soit vivante dans l’Histoire, comme l’analyse encore Andrea Riccardi, ajoutant – pour répondre à certaines critiques – l’Église n’est pas un comité de défense de la démocratie.

Le souverain pontife conscient de ses 84 printemps affiche une rare ouverture d’esprit – n’en déplaise à ceux qui s’aventure à évoquer une forme d’hérésie illustrant ainsi le dicton « quand on veut tuer son chien on dit qu’il a la rage ».

Certes on peut s’étonner de certaines déclarations du souverain pontife dont celle affirmant :

 « Qu’il n’est pas nécessaire de croire en Dieu pour être une bonne personne. Que dans un sens la notion traditionnelle de Dieu est dépassée. On peut être spirituel mais pas religieux. »

Ou encore : 

« II n’est pas nécessaire d’aller à l’église. Pour beaucoup la nature est une église.

Quant au fait enfin de considérer que quelques-unes des meilleures personnes de l’Histoire ne croyaient pas en Dieu tandis que certains des pires actes l’ont été en son nom. »

Une forme d’ouverture d’esprit sinon de prise de conscience.

LE CALVAIRE DE NADIA MURAD

Manifestement, une autre occasion de décrypter – nuances obligent - la philosophie de François. Les saints laïques sont légions. François sur ce point affirmant que nous sommes environnés de saints : que ce soit dans nos familles, nos lieux de travail ou nos quartiers.

C’est également vrai qu’on peut être spirituel sans être religieux et que la grande histoire est riche de bonnes personnes tout autant que d’autres se commettent au nom de Dieu.

L’Irak et la Syrie tout comme d’autres nations disséminées sur la planète ont été et sont encore les sinistres terrains de jeux de ces faux idéologistes salafistes sous couvert d’État islamique autrement désigné Daech une détestable organisation terroriste.

A ce propos, François non sans émotion a évoqué le calvaire de Nadia Murad – la jeune yésidie réduite à l’esclavage par Daech -  et qui, en 2O18, obtint le Prix Nobel de la Paix après son incroyable et inhumaine expérience racontée dans un livre poignant mais effrayant ("Pour que je sois la dernière"). Jusqu’à ce jour de novembre 2014 où son bourreau sortit en oubliant de tirer le verrou de la maison où elle était emprisonnée. Elle en profita pour s’échapper. Dans cette ville inconnue, elle aperçut une maison qui lui rappelait étrangement celles de son village. Elle fait alors le pari fou sinon désespéré que des gens modestes ne peuvent appartenir à Daech. Elle frappe à leur porte :

« Que la paix soit dans ton cœur », lui répond une voix d’homme.

 Nadia Murad : l'illustration de ce dont la cruauté humaine est capable.

Il s’appelle Hisham et la cachera chez l’une de ses filles le temps qu’un de ses fils ne lui procure une fausse carte d’identité avant de l’accompagner à Kirkouk, d’où elle rejoint les lignes kurdes. Un réseau de passeurs et des associations interviennent. Pour 3 000 dollars, payés par la communauté et les familles.

Trois mille Yézidis seraient toujours considérés comme « disparus ».  Quant aux enfants, « achetés » ou nés en captivité, on ne sait ni combien ils sont, encore moins où ils se trouvent.

Une horreur qui, pour le Saint Père, trouvera sa pleine et scandaleuse illustration au cours de cette visite au cœur même de l’illustration de ce dont la cruauté humaine est malheureusement capable.

Charité évangélique et intégration

Le prétexte aussi pour revenir sur cette obsession que représente dans son esprit l’émigration en affirmant que "c’est un droit humain". Et de citer en exemples d’accueil le Liban et la Jordanie. Laissant aux autres le soin de mesurer leurs capacités quant à recevoir l’étranger et comprendre que l’intégration peut à terme constituer une source de richesse pour l’accueillant.

La charité évangélique doit nécessairement s’étendre à l’intégration :

« François est un réaliste argentin, fils d’un monde globalisé. Il a en lui l’idée qu’il faut bâtir une nation métissant la vieille et la nouvelles Europe. Ce n’est pas un discours politique mais culturel. Le problème est que nous avons affaire à une géopolitique des émotions. » explique encore Andrea Riccadi.

Nathalie Becquart : Une femme parmi les évêques.

En ce 8 mars dédié à la cause féminine, le pape ne peut s’empêcher de citer ces « femmes courages » martyrisées, soumises de par le monde à l’esclavage et pire en certaines contrées à la mutilation au nom d’un rituel d’un autre âge,  ces femmes qui pourtant détiennent l’avenir du monde.

Et de rappeler que l’ambassadrice d’Irak fut parmi les instigatrices de ce voyage tout comme cette autre femme suédoise issue de l’émigration ayant accédé au rang de ministre.

C’est également une femme– Nathalie Becquart - qui a récemment été nommée sous-secrétaire du Synode des évêques avec un droit de vote. Sans oublier Lucetta Scaraffia, l’impétueuse  directrice du supplément féminin de l’Observatore Romano qui entend bouger certaines lignes (ce qui n’est pas pour déplaire au souverain pontife ) et notamment combattre la misogynie et l’ignorance de l’univers féminin des hommes d’Église, l’exploitation des religieuses et le cléricalisme; cette femme hors normes qui « confesse » sans ambages :

« Je suis une intellectuelle , une femme catholique de notre temps qui aime l’Église et veut la transformer, une féministe et un esprit libre sans ambition de carrière au Vatican. »

Lucette Scaraffia - directrice de presse -  : une femme catholique de notre temps  

On retrouve dans le discours de François les mêmes règles qui ont toujours été au fait de son action apostolique.  Que ce soit dans la mondialisation capitaliste qu’il qualifie de « tragédie ». Mais aussi dans ce qu’on peut considérer comme une référence morale : il ne détient pas la vérité mais il aide à réfléchir. N’a t-on pas qualifié ce pape d’économiquement insoumis ?

« La liberté économique ne doit pas prévaloir sur la liberté pratique de l’homme et sur ses droits, et le marché ne doit pas être un absolu, mais honorer les exigences de justice. Je ne suis pas contre l’argent pourvu qu’il n’ait pas d’odeur. » estime t-il.

Que de chemin encore à parcourir !

Facteur d’unité

Le cardinal Jean-Louis Tauran  - aujourd’hui disparu - a dit un jour du pape François : « qu’il rend Dieu proche de l’homme. »

Le cardinal Jean-Louis Tauran : un homme du consensus.

De même, après ses positions remarquées et remarquables d’humanité de François, notamment sur les divorcés remariés et l’homosexualité, et cela sans pour autant reléguer au second plan les positions traditionnalistes de l’Église avec pour pierre angulaire l’encyclique « Humanae vitae » de Paul VI, le philosophe Dominique Wolton a écrit :

« François se bat pour l’amour de l’homme. Il se situe en permanence au pied de l’Évangile. »

Et, pourrait-on ajouter : en respect pour un Dieu qu’il n’estime pas vengeur mais « tendre » pour l’homme.

Prenez-en de la graine messieurs et mesdames les islamistes !

Ainsi,  François ne serait pas l’homme des solutions mais plutôt celui de la réflexion. D’où peut-être ce charisme d’exception qu’il dégage.  « Une force qui va » pour simplement reprendre les quatre premiers mots dans Hernani de Victor Hugo. Cela dit, l’idéalisme n’est pas pour autant l’une de ses marques de fabrique :

« La religion est un facteur d’unité. Plus on est croyant, plus on a le devoir d’écouter. » précise encore le cardinal Tauran  qui considère à ce titre que  François est véritablement le pape de l’écoute et de l’attention :

« Dès qu’on écoute l’autre,  on apprend. »

Tutti fratelli

Un message qu’il a souhaité, une fois encore, faire passer depuis l’avion qui le ramenait à Rome là où il nourrit l’espoir de renouer avec les audiences générales et spéciales riches de ces contacts avec les autres qu’il affectionne particulièrement et dont cette forme d’emprisonnement imposé à la planète le prive pareillement.

Le grand ayatollah Ali Sistani et le pape François : un moment historique.

Finalement, ce nouveau voyage pastoral l’aura peut-être un peu plus éprouvé physiquement et mentalement que les précédents si ce n’était sa rencontre édifiante à divers égards avec les chrétiens d’Orient, minorité en partie syriaque et chaldéenne si violemment martyrisée et meurtrie dans sa chair et sa foi et cette halte historique dans la ville sainte de  Nadjaf où il a rencontré le grand ayatollah Ali Sistani, la plus prestigieuse autorité religieuse pour les musulmans chiites d’Irak et du monde, qualifié par François  d’homme de Dieu, sage et humble ayant assuré au chef d’État catholique que les chrétiens d’Irak ( s’estimant par ailleurs victimes de discrimination)  doivent « vivre en paix et en sécurité et bénéficier de tous les droits constitutionnels. » 

D’honorables et belles paroles que l’on espère voir suivies d’actes !

"Tutti fratelli" : le pape de l'écoute et de l'attention !

Ainsi, le pape argentin tend-il  la main à l’Islam chiite après la signature, il y a deux ans,  sur « la fraternité humaine »  avec cette fois les sunnites, l’autre branche majeure de l’islam.

En tout cas, une rencontre pleine d’égard à l’adresse du pape François et qui, selon les propres termes de celui-ci « lui aura fait du bien à l’âme. »

Nul doute, comme à son habitude, que le pape argentin saura analyser les résultats de ce déplacement historique de Bagdad et Mossoul à Qaraqosh en passant par Erbil et bien sûr Ur, berceau d’Abraham. Et retenir, en filigrane de sa pensée, le slogan en forme d’accueil qu’il découvrit à  son arrivée :

« Les hommes dont de deux sortes : soit vos frères dans la foi, soit vos égaux en humanité. »

Que répondre sinon « Allah Maakoum ! » autrement dit que Dieu soit avec toi, formule tellement proche sinon inspirée de l’incantation sacramentelle chrétienne : « la paix soit avec vous » qui pourrait aller de pair avec la difficile mais belle démarche du pardon auquel François n’a de cesse de se référer.

Pour reprendre son encyclique, signée le jour de la fête de Saint François d’Assise : Tutti Fratelli".

Il n’y a manifestement pas de hasard !

Bernard Vadon

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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