Depuis Louis XIV, la taupe fait figure de trublion des jardins. Dans les Pyrénées, Laure et Louis la chassent parce que nécessité fait aussi loi.

Publié le 6 Décembre 2020

Il me fallait bien engager ce sujet singulier en l’occurrence sur le thème au demeurant fascinant de la taupe, ce petit mammifère fouisseur insectivore, par une référence historique tout autant singulière et originale.

Finalement, c’est en interrogeant ma mémoire ténébreuse que je l’ai trouvée.

Grâce, notamment, à un saut dans le passé culturel, avec pour argument de valeur - excusez du peu -  le chantre sinon le théoricien de la révolution, célèbre par son ouvrage « Le Capital » , je veux dire Karl Marx, qui, à chaque explosion d’une lutte prolétarienne, dans les années 1848 et 1870, s’écriait (je cite) :

" Bien creusé, vieille taupe ! ".

Au nom de la biodiversité, réguler les naissances mais former aussi le voeu (malheureusement souvent pieux) qu'ils aillent prospérer ailleurs que dans les jardins privés ou publics.

A l'image, somme toute improbable, de ces monticules de terre rejetée à la surface du sol par ce petit mammifère creusant imperturbablement dans l'obscurité de longs tunnels structurés, l'auteur du « Capital » pensait que chaque révolution est la manifestation extérieure et fulgurante d'une lente maturation historique, rationnelle, intérieure, profonde, déterminée, progressive et finalisée. Fin de citation.

Aujourd'hui, plus d'un siècle et demi après ces premières tentatives de sortie du système capitaliste, force est de constater que la pauvreté, l'exploitation et le contrôle sont loin d'avoir disparus et le capitalisme, avec son accumulation financière, est plus que jamais bien portant.

Résultat : la vieille taupe, cet agent triste, coupé du monde, condamné à l'obscurité, enfermé dans ses galeries souterraines, ressassant ses discours préfabriqués, agissant par devoir et par discipline, selon un plan idéal, ne fait plus rêver. Et nous ramène à une triste réalité.

LE FEUTRE TAUPÉ AZNAVOURIEN

Au quotidien, cet étrange et mystérieux mammifère dont le cousinage permet l’association à quelques espèces d'aspect, ou comportement identiques, tels les rats-taupes, les rats taupiers ou hamsters-taupes. D'autres ayant un rapport plus lointain, comme la couleur pour le Requin-taupe et la Porcelaine- taupe ou encore les galeries savantes creusées par la Taupe-grillon.

Face à un tel spectacle découvert au petit matin nécessité fait parfois (triste) loi ...

Et ce n’est pas tout car ce petit animal au demeurant sympathique si toutefois il ne donnait pas à nos jardins des allures de champs de bataille, a dans la foulée inspiré des surnoms devenus au fil du temps des expressions entrées dans le  langage familier :

Ainsi, les étudiants de classes préparatoires scientifiques sont-ils communément appelés « taupins » car travaillant ardemment sans jamais sortir de leur « trou » et certains agents doubles ou agents dormants sont des « taupes ».

Jusqu’à Charles Aznavour qui l’a immortalisée en chanson :

« Il portait un feutre taupé, Il parlait des onomatopées, Il buvait des cafés frappés avec des pailles ; Il était très dégingandé, Il fumait des Camels parfumées, Il marchait à  pas combinés Boul' vard Raspail. »

DE HEGEL A SHAKESPEARE

Caractérisées par des yeux minuscules (d'où la croyance erronée qu'elles sont aveugles, exceptée la Taupe dite aveugle) cachées dans leur trou, les taupes ont également inspiré des surnoms.

Ainsi en est-il de l’expression « myope comme une taupe » la plus connue populairement parlant.

D’ailleurs, Chloé Gaboriaux maîtresse de conférences à Sciences-Po Lyon, relate à ce propos un événement historico-politique :

« Le 13 mai 1968, la Sorbonne qui avait été reprise aux étudiants mobilisés rouvre ses portes : elle est aussitôt réoccupée, lors d’une journée marquée par la convergence des luttes. Cette dernière inspire une inscription fondée sur une prosopopée (figure de style qui consiste à faire parler un mort, un animal, une chose personnifiée) à la fois humoristique et savante.

Le défunt Karl Marx (1818-1883) se retrouve ainsi signataire d’un télégramme – sans doute, écrit-il, de Londres ! – qui voit dans la reprise de la Sorbonne la confirmation de ses propres thèses : l’histoire va dans le sens de la révolution, elle sape lentement les fondations de l’ordre ancien, incarné notamment par la vénérable université. »

L’image de la « vieille taupe », effectivement présente chez Marx qui l’emprunte lui-même à Hegel citant Shakespeare, donne un cachet d’authenticité au faux télégramme et contribue à la réactivation d’une métaphore qui, après avoir désigné le spectre du père d’Hamlet puis l’esprit de l’histoire hégélienne, en est venue à évoquer la préparation du « Grand Soir » :

« Vieille taupe, tu as fait du bon travail ! En cet instant retentit sur le prolétariat international, sur le prolétariat allemand le mot d'ordre, l'appel que seule peut faire jaillir l'heure grandiose d'un tournant mondial : Impérialisme ou socialisme. Guerre ou révolution, il n'y a pas d'autre alternative ! » conclut Chloé Gaboriaux.

REVENONS A NOS CHERES TAUPES

Ces métaphores sont également reprises dans des titres ou des œuvres de fiction où l’expression continue de faire son chemin.

Ainsi, dans le conte Tom Pouce des frères Grimm, en 1819, le héros a volontairement trouvé refuge dans un trou de taupe mais aussi dans «  La petite Poucette » de Hans Christian Andersen où la taupe figure parmi les personnages du conte.

Les vers de terre dont la taupe fait un festin n'ont que bien se tenir.

Enfin, le titre du roman policier People of Darkness (Le Peuple des ténèbres ou Le Peuple de l'ombre) de Tony Hillerman, paru en 1980, rappelle que certaines tribus de Navajos ont pour emblème la taupe symbolisant le « peuple de l'ombre ».

Dans les années 80, la taupe fit aussi son apparition au théâtre grâce à Robert Lamoureux et à sa pièce « La Taupe » mais également au cinéma avec John Irvin qui s’inspirera du roman de John Le Carré tiré de la trilogie de Karla sans oublier Terence Young réalisateur d’un film d’espionnage avec une distribution prestigieuse de Michael Caine à Laurence Olivier en passant par Susan Georges et Robert Powell.

Mais revenons à nos moutons … pardon, à nos chères taupes et en l’occurrence à celui qui, de façon plus terre à terre, a choisi d’exercer le métier de taupier suite aux dégâts parfois importants causés dans les parcs et les jardins par les taupes de sa région.

Louis-Richard dit Louis le taupier et Laure Estebenet : entente plus que cordiale 

Après avoir fait carrière dans l’automobile, Louis-Richard Oncins, alias aujourd’hui « Louis le taupier » dans le sillage d’un autre et célèbre Louis surnommé la brocante incarné à l’écran par l’acteur Victor Lanoux ;  un personnage haut en couleurs imaginé pour la télévision par Jacques Rouzet et mon ami Pierre Sisser.

Donc, Louis-Richard Oncins a décidé d’exercer un métier pratiqué sous Louis XIV par Le Nôtre, le génial concepteur des jardins du château de Versailles, qui ira jusqu’à ouvrir une école de taupiers.

A cette époque, les taupinières sont en effet une grande préoccupation pour le Roi et le taupier est consigné à demeure pour chasser les taupes dévastatrices. Une fonction qui se perdra sous Napoléon avant la Révolution industrielle et les inventions à base de produits chimiques qui seront à tort utilisées contre les taupes.

Aujourd’hui, les taupiers privilégient les pièges classiques plus efficaces et surtout moins préjudiciables à l'environnement que les produits chimiques. Sans parler de la panoplie des remèdes de grand-père !

Des années durant, comme bon nombre de particuliers, je me suis trouvé désemparé en découvrant chaque matin dans mon jardin les dégâts causés par les taupes. Jusqu’au jour où mon ami Victor me procura le contact de Louis le taupier.

SENS SOCIÉTAL

La bonhommie, l’affabilité, sa gentillesse et son humour mais surtout sa modestie n’ont pas manqué de me séduire. Même si depuis longtemps je ne me berçais plus d’illusions sur la question.

Notre premier contact fut éclairé par le discours d’un homme qui ne se considérait pas comme l’éradicateur d’une espèce  qui par la qualité de son pelage avait aussi joué un rôle dans le monde prisé de la mode. Autant dire que la peau d’une taupe suscita longtemps l’intérêt de ceux qui l’utilisaient que ceux qui étaient chargés de les chasser tout en nourrissant pour certains une admiration sincère envers un animal particulièrement intelligent et organisé. Développant un sens sociétal inné comme bien d’autres espèces.

La tâche initiale de Louis, qui s’en réfère beaucoup aux anciens de la profession, consiste dans un premier temps à découvrir le lieu et à étudier le terrain. Il détermine ensuite tout ce qui peut retenir l’animal jusqu’à la couleur de la terre, surtout lorsqu’elle est meuble,  trahissant la présence de la taupe.  Sachant que la première année - au printemps et à l’automne - la taupe met au monde huit petits. La deuxième année et pour une colonie de huit femelles ce sont trente-deux petits qui naîtront. Les vers de terre dont les taupes se régalent n’ont alors qu’à bien se tenir. Celles-ci ayant cette propension à constituer des réserves minutieusement dissimulées afin que les mâles plus enclins à laisser travailler les femelles ne les subtilisent à leur profit. Tiens, tiens !

En tout état de cause, l’étude minutieuse du terrain permet aussi de disposer les pièges traditionnels dont l’efficacité évite toutes souffrances. Le but n’étant pas d’éliminer systématiquement les colonies mais de réguler les naissances car il arrive de décompter parfois jusqu’à  trente taupes à l’hectare !

L’objectif : faire en sorte de les faire partir d’endroits où elles n’ont rien à faire sinon à transformer les terrains en zones de bombardement !

PÉDAGOGIE

Une philosophie qui a été déterminante dans le choix de Laure Estebenet issue, comme Louis, de la ruralité béarnaise où son activité de bergère était alors partagée avec son compagnon Serge Guedot qui tient aujourd’hui une boutique de produits du terroir dans la pittoresque et jolie commune de Louvie-Juzon aux portes de la verdoyante Vallée d’Ossau. Serge ayant été à l’origine de la proposition de Louis soucieux de prendre sa retraite mais qui ne souhaitait pas remiser définitivement ses pièges.

Laure Estebenet : nécessité mais éviter à tout prix la souffrance.

 

Assistante vétérinaire durant une vingtaine d’années, Laure avait cependant manifesté quelques scrupules à se reconvertir dans cette activité au demeurant mortifère. Ayant passé des années à soigner des animaux il lui fallait des arguments solides pour justifier la véritable utilité de cette activité.

Elle en trouva une partie en questionnant des organismes spécialisés. L’Inra notamment et les chambres d’agriculture. Ses anciens confrères vétérinaires également.

En effet, la souffrance causée à l’animal était sa préoccupation essentielle. Elle sera rassurée par la nécessité légitime de propriétaires catastrophés en attente de résultats et l’utilisation de matériels efficaces ne causant aucune souffrance à l’animal.

Aujourd’hui, elle peaufine son apprentissage aux côtés de son mentor Louis, un formateur expérimenté, qui l’assistera jusqu’à lui confier un jour et en toute confiance les clés de l’entreprise. Pour l’heure, le duo fonctionne parfaitement. Le sens de la pédagogie, une grande patience et un sens aigu de l’observation  ne sont  pas étrangers à cette entente :

Louis le taupier : un piégeage traditionnel.

« Je pratique le piégeage traditionnel et écologique (sans produit chimique) sans danger pour les enfants et les animaux domestiques mais imparable. Notre efficacité réside dans le fait de savoir où et comment les placer. Pour trouver les bonnes galeries, je suis assisté dans mon travail par ma fidèle collaboratrice, ma chienne Briska, qui est particulièrement efficace et maintenant Laure. » tient à préciser Louis.

Albert Einstein – à dessein – me fournit le clap de fin à cette incursion dans un monde souterrain et mystérieux. En l’occurrence celui des  taupes :

« Ce qui reste éternellement incompréhensible dans la nature, c’est qu’on puisse la comprendre. »

 

Bernard VADON

 

Informations : 0603903920. 

Louis.letaupier@laposte.net

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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