DANS LA MOUVANCE DE LA  COVID 19 ET DE VICTOR HUGO : « DÉSOBÉIR, C’EST (AUSSI) CHERCHER ! »

Publié le 12 Octobre 2020

Ce que certains appellent hasard,  c’est peut-être la logique de Dieu, écrivait Georges Bernanos.

L'enfant du cosmos entre ciel et terre ..."Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, non des philosophes et des savants. Certitude. Certitude."

Une logique qui, dans la singulière conjoncture planétaire actuelle, renvoie, entre autres essais du genre, à cette brève histoire de l’avenir, sous-titre du livre « Homo Deus » , de Yuval Noah Harari  qui met en garde en précisant :

« Toutes les prédictions abordées dans ce livre ne sont rien de plus qu’une tentative pour aborder les dilemmes d’aujourd’hui et une invitation à changer le cours de l’avenir. »

"Que l'homme désobéisse !"

En somme, désobéir dans le sens suggéré par Victor Hugo qui confirme ce conseil : 

« Au fond, Dieu veut que l’homme désobéisse. » (réf : Tas de Pierres)

IL SUFFIT D’AIMER

Dans la mouvance épidémique de tous les essais de circonstance on pourrait aussi citer Stéphane Hessel qui, en moins de cent pages et sur la foi d’une expérience personnelle exceptionnelle, invite la société à se réveiller.

Mais aussi (clin d’œil au temps présent)  de « Peaux noires et masques blancs » par Franz Fanon à « Mythologies » de Roland Barthes en passant par « La désobéissance civile » de Henry David Thoreau et surtout Albert Einstein que je privilégie avec  « Comment je vois le monde », l’inquiétude des lendemains qui risquent de ne plus chanter n’est pas d’aujourd’hui. Sinon que les motivations de ceux qui les exploitent sont loin, comme le pensait Bernanos, d’entrer dans la logique divine.  

Je me souviens de la venue à Lourdes du pape émérite Benoit XVI, en septembre 2008, lequel exhorta la foule des pèlerins à découvrir la simplicité de la foi en ce lieu d’exception spirituelle qui donne aux malades et aux pauvres la première place. Pour Benoît XVI, le secret d’une société aboutie : il suffit d’aimer !

L'amour c'est un regard, un sourire, une main perdue que l'on presse ...

La clé pour donner tout son sens humanitaire dans le contexte social actuel victime d’une impuissance politique peut-être sans précédent. Lourdes est à bien des égards un constant et fort témoignage de cette manifestation de l’amour que les malades mais aussi des femmes et des hommes de toutes conditions, de toutes religions viennent chercher devant cette grotte.

Ici, l’amour c’est un regard, un sourire une main perdue que l’on presse. Le miracle de Lourdes c’est aussi et surtout cela. C’est ce qui m‘a toujours ému.

ACTION POLITIQUE

Le philosophe et sociologue, Geoffroy de Lagasnerie, auteur d’un essai intitulé "Sortir de notre impuissance politique" récemment publié, qui était dernièrement l'invité du Grand entretien de la matinale de France-Inter, nous a fourni une brillante démonstration de cette humanité en perdition.

La désobéissance : une forme d'action politique ...

En tout cas, de quoi interpeler la pseudo intelligentsia, cette élite intellectuelle de la nation souvent reconnue et proche du pouvoir, représentative des sphères scientifiques, littéraires et artistique, disposant de relais médiatiques importants. Particulièrement en ces temps de grande incertitude et de gouvernance improbable et déroutante suite à un événement sanitaire qui ne se contente plus de perturber les esprits et le cas échéant la santé, mais qui les divise au nom d’une grande et exceptionnelle incompréhension pernicieusement entretenue. Sinon une incohérence manifeste et une communication désordonnée.

Geoffroy de Lagasnerie n’y va par quatre chemins pour bouger les lignes et considérer combien  la désobéissance peut être une forme d’action politique  :

« Je pense que l'action directe est aujourd'hui l'une des formes les plus puissantes politiquement. C'est une action où vous faites le temps politique, où vous imposez à l'État votre propre légalité. Vous lui dites : Voilà le monde que je veux voir venir (...) A ce moment-là, vous prenez l'État par surprise. Vous imposez votre propre légalité. Vous mettez l'État sur la défensive" (…) "Le respect de la loi n'est pas une catégorie pertinente pour moi. La question est la justice et la pureté, ce n'est pas la loi (...) Je ne crois pas que les gouvernants obéissent beaucoup à la loi. Je ne vois pas pourquoi nous, nous devrions le faire".

Les exemples de désobéissance au nom de la (vraie) justice ou simplement du respect de l’être humain ne manquent pas. Et le jeune philosophe d’en remettre une couche :

"La manifestation ou la grève sont des formes d’expression et plus d’action ; Il faut reproduire un certain nombre de censures dans l'espace public" .

ANTAGONISME ET LUTTE

A la question de savoir qui définit la justice et la pureté, de Lagasnerie répond de façon aussi lapidaire que conforme à la plus élémentaire humanité :

"Si vous produisez une action qui lève les systèmes de persécution, qui soulage la souffrance des corps, vous produisez une action qui est juste et qui est pure. Et si, à l'inverse, vous prenez des mesures qui renforcent l'exposition des corps à la persécution, vous êtes impur et vous êtes injuste".

Et de préciser encore :

"Je suis contre le paradigme du débat, contre le paradigme de la discussion. Je pense que nous perdons notre temps lorsque nous allons dans des chaînes d'info à débattre avec des gens qui sont, de toutes façons, inconvaincables et que nous ratifions la possibilité qu'ils fassent partie de l'espace du débat. Je pense que la politique est de l'ordre de l'antagonisme et de la lutte. J'assume totalement le fait qu'il faut reproduire un certain nombre de censures en vérité dans l'espace public pour rétablir un espace où les opinions justes prennent le pouvoir sur les opinions injustes".

Quant au respect de la loi ?

"Le respect de la loi n'est pas une catégorie pertinente pour moi. La question est la justice et la pureté, ce n'est pas la loi (...) Je ne crois pas que les gouvernants obéissent beaucoup à la loi. Je ne vois pas pourquoi nous, nous devrions le faire".

"Qu’est  ce qui définit la justice et la pureté ?"

"Si vous produisez une action qui lève les systèmes de persécution, qui soulage la souffrance des corps, vous produisez une action qui est juste et qui est pure. Et si, à l'inverse, vous prenez des mesures qui renforcent l'exposition des corps à la persécution, vous êtes impur et vous êtes injuste", estime le philosophe laissant quelque sur leur faim ses intervieweurs.

RETOUR DU RELIGIEUX

André Malraux déclarait … même si cette prophétie est en partie contestée quant à celui qui en serait l’auteur :

« Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. »

André Malraux : le retour du religieux 

Depuis cinquante ans la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connu l’humanité, va être d’y réintroduire les dieux. »

En mars de la même année, la revue Preuves publie deux rééditions d’entretiens parus en 1945 et 1946 qu’elle complète par un questionnaire envoyé à l’auteur de la Condition humaine. A la fin de cet entretien, Malraux déclare :

« Le problème capital de la fin du siècle sera le problème religieux – sous une forme aussi différente de celle que nous connaissons, que le christianisme le fut des religions antiques. »

C’est à partir de ces deux citations que s’est construite – sans qu’on sache par qui – la fameuse formule. Or celle-ci prête fortement à équivoque. Car le « retour du religieux » auquel actuellement nous assistons, notamment sous sa forme identitaire et fondamentaliste, est aux antipodes du religieux, terme auquel l’ancien ministre de la Culture du général de Gaulle aurait donc fait allusion.

La deuxième citation est, à cet égard, on ne peut plus explicite : Malraux annonce l’avènement d’une problématique religieuse radicalement différente de celles du passé.

Dans de nombreux autres textes et entretiens, il en appelle, à la manière du « supplément d’âme » de Bergson, à un événement spirituel majeur pour sortir l’homme de l’abîme dans lequel il s’est plongé au cours du XXe siècle (voir sur ce sujet le beau petit livre de Claude Tannery, l’Héritage spirituel de Malraux – Arléa, 2005).

Cet événement spirituel n’a rien, dans l’esprit agnostique de Malraux, d’un appel à un renouveau des religions traditionnelles.

Malraux croyait les religions aussi mortelles que l’étaient pour Paul Valéry les civilisations. Elles répondaient plutôt à une fonction positive fondamentale, qui continuera de fonctionner :  celle de créer des dieux qui sont « les torches une à une allumées par l’homme pour éclairer la voie qui l’arrache à la bête ».

C’est un point de vue qui relève de l’essai en sa signification littéraire.

Ainsi, lorsque Malraux affirme que « la tâche du XXIe siècle sera de réintroduire les dieux dans l’homme », il en appelle ainsi à un nouveau sursaut de religiosité, mais qui viendra du plus profond de l’esprit humain et qui ira dans le sens d’une intégration consciente du divin dans la psyché – à l’image des démons de la psychanalyse – et non d’une projection du divin vers une extériorité, comme cela était souvent le cas des religions traditionnelles.

Autrement dit,  André Malraux attendait l’avènement d’une nouvelle spiritualité aux couleurs de l’homme, spiritualité qui est peut-être en germe, mais qui est encore bien étouffée en ce début de siècle par la fureur du choc des identités religieuses traditionnelles.

Le pape François : un diagnostic sévère et finalement réaliste.

Dans le sillage de Benoît XVI,  son illustre successeur, le pape François, se glisse non sans intelligence et foi dans cette forme revue et corrigée de la spiritualité aux couleurs de l’homme souhaitée par Malraux. Sa dernière encyclique « Fratelli Tutti » (Tous Frères) ou les rêves de fraternité d’un pape inquiet pour le monde et qui en appelle à  « l’amitié sociale » tout en établissant un vaste état du monde qui frappe par sa noirceur, en témoigne.

« Fratelli Tutti »i décrit en effet un « monde fermé » rempli d’« ombres » passablement inquiétantes. Il en résulte un diagnostic sévère et finalement réaliste.

Après une pacification, pendant plusieurs décennies, de nombreuses parties du monde, dont l’Amérique latine et l’Europe, « l’histoire est en train de donner des signes de recul », s’inquiète le pape. Pour preuves,  la résurgence de conflits, les ressentiments, les divisions des peuples, la résurgence du « populisme malsain » et des nationalismes, les ruptures générationnelles, l’inégalité entre les femmes et les hommes, la fièvre consumériste, la violence verbale sur les réseaux sociaux et l’indifférence envers les plus faibles.

Zygmunt Bauman : ces peurs nées de l'incertitude. Cela ne vous rappelle t-il rien ?

On pourrait y ajouter le sentiment de peur incontrôlable et de plus en plus irrépressible qui paralyse la société.  Comme le confiait le sociologue anglais, Zygmunt Bauman, considéré comme l’un des maîtres de la pensée contemporaine, répondant à la question de savoir quels types de peurs notre modernité a créé et que je citais déjà dans un précédent article :

« Des peurs diffuses, confuses, flottantes, inassignables … ces peurs, nées de l’incertitude (combien de temps perdureront les critères de mon choix actuel ?), de l’insécurité publique (combien de temps perdurera ma position sociale actuelle ?) et privée (à quelques dangers, connus ou encore inconnus, mon corps est-il exposé ?) , se combinent. Elles se mêlent, suscitant une angoisse aux motifs obscurs qui pousse les gens à rechercher désespérément une cible sur laquelle la projeter – ne serait-ce que de façon éphémère, jusqu’à ce qu’ils comprennent que cette projection n’a servi à rien, n’a pas mis fin à leur peur. C’est à cause de cette confusion que les peurs actuelles se prêtent si aisément à toutes les manipulations. Elles peuvent désormais être exploitées à des fins commerciales et politiques, par une industrie de la consommation en quête de profits, par des politiciens en quête de soutien … »

Albert Einstein : comment je vois le monde ou des lendemains qui risquent de ne plus chanter ...

Quant à la notion de désobéissance Victor Hugo, dans son merveilleux recueil « Océan.Tas de Pierres » affirme sa pensée :

« Au fond, Dieu veut que l'homme désobéisse. Désobéir, c'est chercher."

En tout cas, aujourd’hui, dans cet inquiétant climat et ces situations pour le moins inédites, bien malin celui qui peut dire de quoi demain sera fait.

Bernard VADON

 

 

 

 

 

 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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