A 83 ANS, EN INCONTOURNABLE TITAN DE LA PEINTURE CONTEMPORAINE, DAVID HOCKNEY  CONTINUE DE CÉLÉBRER LA NATURE ET L’AMOUR EN SOMME, LA VIE !

Publié le 24 Octobre 2020

David Hockney : un art d'équilibre, de pureté, de tranquillité. 

Souvenir.

En ce petit matin qui n’était pas - à deux heures près - celui de la chanson de Michel Delpech, les oies sauvages ont traversé le ciel pyrénéen emportant avec elles le soleil estival, nous laissant un avant-goût d’un automne en couleurs. Et cela,  alors que les feuilles moribondes et cuivrées dansaient au rythme de ce refrain mythique – « Les feuilles mortes »  estampillé Jacques Prévert et Joseph Kosma sur fond vocal signé, celui-là, Yves Montand et Nat King Cole. Le casting n’est pas exhaustif. Sans oublier, circonstances obligent,  le beau poème d’automne de Jules Massenet.

Sir David Webster par David Hockney ancien directeur du Royal Opera House de Londres ou le sauvetage d'une institution.

Juste le temps de se préparer aux frimas de saison en interprétant modestement, oh, plus encore que modestement sur l’Erard maison, les premières mesures de « Sérénade » ou « Marguerite au Rouet » mais aussi « Le roi des Aulnes »composant, en 24 lieder, le merveilleux « Voyage d’Hiver » de Franz Schubert.

Dans notre discrète maison béarnaise, face au Pic du Midi offert aux premiers flocons immaculés, le temps se fige dans la fraîcheur matinale.

Il ne manquait, en ce moment d’exception, que l’oeuvre d’un David Hockney honorant cette litote à la Matisse :

«Un art d’équilibre, de pureté, de tranquillité ».

L'une des plus grandes oeuvres d'art de l'ère moderne.

La magie du micro d’Augustin Trapenard va faire en sorte que tout soit dit ou presque quant à cette vision de la Californie hédoniste et sexuellement tolérante représentative des années soixante au travers de ces « pool painting » qui font aujourd’hui et entre autres de ses œuvres la singularité de David Hockney, cet artiste-peintre britannique qui a manifestement su concilier, via la figuration et l’abstraction, l’héritage de Picasso et de Matisse :

« Il m’a fallu deux semaines pour peindre un plongeon de deux secondes » aurait confié David Hockney à propos de son œuvre emblématique intitulée « A Bigger Splash ».

SENTIR L’AMOUR

Donc en ce matin de rencontre improbable, il y avait dans l’air du moment comme du Sully Prudhomme – académicien français et premier prix Nobel de littérature en 1901 -  que m’avait fait aimer sur les bancs du lycée mon professeur de français.

"Aux alentours si quelque fleur embaume, s'en embaumer .."

Quelques vers du poète s’imposaient en cet instant  dans ma mémoire et au-delà du monde sensible de Kant à Saint Thomas d’Aquin en passant par Aristote : 

« S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe,  Le voir passer ;  Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace, 
Le voir glisser ; À l'horizon, s'il fume un toit de chaume, 
Le voir fumer ; 
Aux alentours, si quelque fleur embaume, S'en embaumer ; 
Si quelque fruit, où les abeilles goûtent, 
Tente, y goûter ; 
Si quelque oiseau, dans les bois qui l'écoutent, 
Chante, écouter. Entendre au pied du saule où l'eau murmure 
L'eau murmurer ; Ne pas sentir, tant que ce rêve dure, 
Le temps durer ; 

Mais n'apportant de passion profonde 

Qu'à s'adorer ; 
Sans nul souci des querelles du monde, Les ignorer ; 
Et seuls, heureux devant tout ce qui lasse,  Sans se lasser, 
Sentir l'amour, devant tout ce qui passe, 
Ne point passer ! »

ENCHÈRES COLLOSALES !

 David Hockney, le peintre britannique vivant le plus célèbre au monde se distingue par l’exubérance joyeuse de sa palette dont Alex Rotter, coprésident de l’Art contemporain et de l’après-guerre chez Christie’s confiait, après la vente record le 15 novembre 1918 lors des enchères de Christie’s à New-York  (90,3 millions de dollars que lui -même avait cédé en 1972 pour 20.000 dollars) qu’il s’agissait de "l’une des plus grandes œuvres d’art de l’ère moderne". (sic)

Détail important, David Hockney ne touchera pas un centime sur cette vente puisqu’il n’est plus propriétaire de l’œuvre.

Ainsi va le marché de l ’art.

Il a choisi maintenant de ne peindre que des fleurs.

La coqueluche des collectionneurs réitèrera le 11 février dernier, cette fois à Londres chez Sotheby’s, avec un autre de ses tableaux intitulé «  The Splash »  réalisé en 1966 restituant les remous d’une piscine après un plongeon,  alors estimé entre 23 et 35 millions d’euros, et qui sera adjugé pour la somme de 27 millions d’euros. Cette oeuvre avait été achetée pour 3,9 millions d’euros lors d’une précédente mise aux enchères en 2006.

Jeudi 22 octobre 2020 chez Christie’s, nouvel épisode de cette épopée picturale qui pourrait forte bien inspirer la production de  Netflix, la vente d’un tableau du célèbre peintre britannique par le Royal Opera House de Londres afin de pallier ses difficultés économiques. Cette œuvre datée de 1971  représentant Sir David Webster ancien directeur de la très honorable institution londonienne entre 1945 et 1970,  a été adjugée 14,2 millions d’euros.

Nous faisons partie de la nature ..

Pour le magazine Vanity Fair :

« À défaut d'avoir la notoriété de Dali ou de Picasso, David Hockney s'imposa, au début des années 1970, comme une figure majeure de la bohème artistique internationale et d'une certaine aristocratie déviante des arts et des lettres, au même titre que William BurroughsAndy Warhol et Francis Bacon  à une époque où bon  nombre de créateurs continuaient de bousculer les préjugés moraux de la bourgeoisie en cette ère de contestation généralisée. »  Dont acte.

Aujourd’hui, David Hockney vit et travaille en Normandie, à Beuvron-en-Auge, dans la périphérie de Caen.  Et cela,. après un achat immobilier coup de cœur.

En l’occurrence, une ferme datant du XVIe ou du XVIIe siècles, caractéristique de son toit pentu et de :ses ;murs blancs à colombages de bois typiques de la région. Le pressoir à cidre, de même style, a été aménagé en atelier aussi vaste que lumineux. 

Ici, David Hockney a mis à profit le dernier confinement pour dessiner le printemps depuis cette demeure normande allant même jusqu’à troquer ses pinceaux pour un IPad. De quoi faire s’étrangler les tenants sinon les farouches défenseurs d’un académisme forcené. Mais pour David Hockney,  figure dominante du mouvement pop-art des années 1960 et de l'hyperréalisme, qui passa une partie de sa vie à Los Angeles où  d’ailleurs il possède un atelier, la modernité au service de l’art n’est pas une tocade. La preuve :

« Je dessine sur mon iPad, un medium plus rapide que la peinture. J’y avais déjà eu recours voilà 10 ans, dans l’East Yorkshire, quand cette tablette était sortie. Avant cela, j’utilisais sur mon iPhone une application, Brushes, que je trouvais d’excellente qualité. Mais les prétendues améliorations apportées en 2015 la rendirent trop sophistiquée, et donc tout simplement inutilisable! Depuis, un mathématicien de Leeds, en Angleterre, en a développé une sur mesure pour moi, plus pratique et grâce à laquelle j’arrive à peindre assez rapidement. Pour un dessinateur, la rapidité est clé, même si certains dessins peuvent me prendre quatre à cinq heures de travail. »

DU SWINGING LONDON AU PSYCHÉDÉLISME AMÉRICAIN

Retour aux prémices de cette destinée hors normes. 

Hockney a contribué à construire ce que l’on qualifie d’imagerie californienne. 

Tout l'enseignement du dessin revient à enseigner le regard.

Son tableau « The Splash », que nous évoquions précédemment incarne parfaitement ces années californiennes décisives  durant lesquelles il a peint ses toiles les plus célèbres. Notamment,  «  A bigger Splash » conçue la même année que « The Splash, ou Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) » réalisée en 1972 et figurant comme l’oeuvre la plus chère d’un artiste vivant, selon Emma Baker, responsable des ventes d’art contemporain chez Sotheby’s

Reconnaissance d’autant plus intéressante que cette œuvre illustre et symbolise une belle et touchante histoire d’amour commencée en 1966 lorsque David Hockney s’éprend d’un de ses élèves, un certain Peter Schlesinger qui par la suite se révèlera comme un céramiste de talent. Une aventure qui durera six ans, le temps d'incarner le duo de légende le plus chic et le plus désirable du « Swinging London », lieu incontournable autant pour la bourgeoisie que pour la working-class,. En quelque sorte, le pendant britannique du Paris des années 20 à Montmartre et Montparnasse renouvelé à Londres de 1965 à 1968.

Mick Jagger et Donavan mais aussi Twiggy et Marianne Faithfull sans oublier Brian Jones, Hendrix et les Beatles précédant, en 1969,  les Rolling Stones et autres Pink Floyd (qui donnèrent  un concert gratuit à Hyde Park en mémoire à Brian Jones décédé cette même année) pérenniseront ces lieux par leur présence. .

Une époque  surprenante d’explosion créative et de libération des mœurs , dans la mouvance du psychédélisme américain, immortalisée par les caméras de Richard Lester et de Michelangelo Antonioni.

Dans «Lettres d’intérieur», sur France Inter, Augustin Trapenard a donné lecture de la :lettre amicale adressée au mois de mars dernier  par David Hockney à Ruth Mackenzie, directrice artistique du Théâtre du Châtelet.

Il se confie sans langue de bois.

Extraits :

« Comme des idiots, nous avons perdu notre lien avec la nature alors même que nous en faisons pleinement partie. Tout cela se terminera un jour. Alors, quelles leçons saurons-nous en tirer ? J’ai 83 ans, je vais mourir. On meurt parce qu’on naît. Les seules choses qui importent dans la vie, ce sont la nourriture et l’amour, dans cet ordre, et aussi notre petit chien Ruby. J’y crois sincèrement, et pour moi, la source de l’art se trouve dans l’amour. J’aime la vie. »

Dans une manière de réponse à cette lettre, Ruth Mackenzie confie à son tour :

 « David Hockney est une personnalité extraordinaire. Il est extrêmement intelligent et d’une grande humanité. Il est aussi complètement nature, se comporte comme n’importe quel homme dans la rue. Il n’a pas de prétention, il dit ce qu’il pense, comme il le pense. Est-il très anglais? Il vient de l’Ouest du Yorkshire, de la ville de Bradford, une ville industrielle, sinistrée et marquée par le chômage. Son frère a été maire de Bradford. Il a un humour très anglais. Il est très drôle. Mais c’est aussi un intellectuel, ce qui est mal vu en Angleterre. «Arty» en Angleterre est souvent une insulte, comme l’exprime la formule «arty farty» qui veut dire prétentieux, poseur, sans sagesse, sans pragmatisme, sans esprit pratique, avec une connotation homophobe. David n’a pas peur d’être un artiste, se soucie profondément de l’art, de ce qu’il se passe et des enjeux de la nature. Cette crise du COVID-19 implique de changer tout dans la marche du monde. C’est donc son moment. ».

A la manière du questionnaire de Proust façon Augustin Trapenard, David Hockney s’est aimablement laissé prendre au jeu :

Le printemps ? :

"C’est la saison qui m’inspire le plus. Parce qu’en Normandie, j’y vois la plus belle manifestation de la nature que l’on puisse voir. Je n’avais pas vu le printemps pendant 25 ans avant de venir ici !"

La couleur ? :

"C’est la chose la plus fugitive en peinture. Nous ne voyons même pas tous la couleur de la même manière. Mais je pense que le monde est beau, où que l’on regarde."

L’enseignement ? :

"Tout l’enseignement du dessin revient à enseigner le regard. Beaucoup de gens ne regardent pas : ils examinent le sol devant eux pour marcher, par exemple. Mais regardent-ils vraiment avec attention le monde ? Nous faisons partie de la nature : il n’y a pas la nature d’un côté et l’homme de l’autre. La nature est belle, merveilleuse parfois. Je ne l’ai jamais pensée comme une notion distincte de nous."

La couleur c'est la chose la plus fugitive en peinture.

L’ âge ?

 

"Vieillir ne me fait pas peur.. Je vais mourir un jour, peut-être demain, je ne sais pas ! La peinture me libère de moi-même, ce qui signifie que le temps n’existe pas !"

Épilogue :

À 83 ans, il a choisi de ne peindre que des fleurs.

Une de ses dernières œuvres, réalisée au début du confinement, est intitulée  «Do remember they can’t cancel the spring» («Rappelez-vous bien qu’ils ne peuvent annuler le printemps)

Ainsi, la vie continue. 

On n'oublie rien,

et la lumière revient.

Merci M. Hockney. 

Bernard Vadon