DE TANGER À RABAT EN PASSANT PAR CANNES Abderrahmane Youssoufi, ex-Premier ministre du Maroc, s’en est allé : un grand Monsieur, tout simplement !

Publié le 30 Mai 2020

« J’ ai vu le jour le 8 mars 1924 au quartier Dradeb dans les environs de Tanger, près d’un oued verdoyant et de montagnes. J’ai passé mon enfance dans ce beau paysage, dans un environnement où régnaient la diversité et la bienveillance. C’est là que j’ai entamé mes études et où se sont formés mes plus beaux souvenirs. La région vivait, alors, au rythme de la célèbre guerre du Rif, menée par le héros Abdelkrim El Khattabi, et Tanger était placée sous statut international. Mon père, Ahmed Youssoufi, est originaire du village Dar Zhirou dans la localité de Fahs, située à 25 kilomètres de Tanger, ville où il s’est installé dans sa jeunesse pour chercher du travail. Il a fini par s’établir à Gibraltar, où il a travaillé dans un consulat étranger, ce qui lui a permis d’obtenir le statut d’immigré, comme un de mes oncles qui a migré en France. La famille perdra toute trace de ce dernier. Il n’est resté de lui qu’une seule photo posée sur un des coffres qui meublaient la maison. A son retour de Gibraltar, mon père s’est installé à Tanger où il a travaillé dans une société bancaire algérienne, et d’autres entreprises plus tard (…) ».

Hélène Youssoufi (aujourd'hui submergée par le chagrin) : 71 années d'un bel et grand amour !

 

VIVANTE ILLUSTRATION

Quelle meilleure entrée en matière que de laisser parler celui qui vient de nous quitter pour cet ailleurs à même de nous inciter à nous interroger, lorsque soudain s’impose l’absence, sur cet existentiel se manifestant dans un monde à deux dimensions,  celui de l’espace et du temps. 

La rencontre décisive qui ouvrira sur l'alternance après que le roi Hassan II eut confié que "le Maroc était au bord de la crise cardiaque !"

Plus concrètement, on pourrait à propos de Ssi Abderrahmane, évoquer la pensée de Hegel qui considérait que rien de grand ne s’est fait dans le monde sans passion. Il en fut une vivante illustration. Avec cette nuance empruntée à Machiavel pour reconnaître que si dans l’existence tout n’est pas forcément politique, en revanche, la politique s’intéresse à tout. 

Pour Abderrahmane Youssoufi en compagnie du jeune roi d'alors : une connivence sous le label de trois rois ...

 

Au fond de nos croyances, tout en étant relativement éloignés de la philosophie épicurienne, nous aspirons à l’équilibre de l’âme, à l’ataraxie ou sa tranquillité. Et sans entrer dans la complexité philosophique du sujet il ne fait pas de doute que cet homme qui respirait le repos en soi et la tranquillité est aujourd’hui parfaitement en phase avec ceux qui le connurent :

De Nabil Benabdallah, secrétaire général du Parti du Progrès et du socialisme qui le considérait comme un homme bon, affable et modeste ayant le sens du mot en parlant peu mais avec une grande éloquence. D’une rigueur morale inattaquable pour Mustapha Jmahri  et pour Saïd Sâadi, un partisan et défenseur acharné de l’égalité des sexes et des droits. Ssi Abderrahmane faisant malicieusement remarquer à ce propos que son jour de naissance (un 8 mars) correspondait à la journée mondiale de la femme qu’il a si magnifiquement honorée durant 71 ans avec son épouse Hélène aussi efficiente qu’elle était réservée. 

Un adieu qu'ils ne soupçonnaient pas ...

UNE RENCONTRE IMPROBABLE

On sait d’expérience que l’on a une âme, et que l’on vit, ou que l’on existe parce qu’on a l’expérience de sentir et de comprendre mais s’il est vrai que si la providence divine n’abolit pas notre liberté, elle nous permet cependant d’en user de manière appropriée. 

Ainsi, le décor est en quelque sorte planté pour mieux comprendre cet homme d’exception que la providence, précisément, m’avait inopinément fait rencontrer il y a un peu plus de 20 ans alors même que je venais de quitter le siège cannois de mon journal Nice Matin, pour regagner ma résidence du Parc Continental dominant l’incomparable baie de Cannes. Un lieu unique parmi les lieux uniques, que M. Youssoufi et sa discrète et charmante épouse Hélène, avaient ensemble choisi comme retraite sinon comme résidence secondaire, un modeste appartement qui, un temps, abritera et surtout protègera un exil de deux années de 1993 à 1995.  

Sur décision royale, une promotion d'officiers qui à Tetouan porte son nom.

 

Alors même que nous remontons en voiture l’avenue de Grasse bien connue à Cannes, mon ami s’intéresse soudain à un piéton qui semble suivre le même itinéraire que nous :

« Ce n’est pas possible. Je l’ai bien reconnu, c’est le Premier Ministre marocain, Abderrahmane Youssoufi, me dit-il ! »

N’écoutant que ma fibre journalistique je demande à mon ami de me déposer sur le bord du trottoir et animé de cette inconscience professionnelle, je pars à la rencontre de celui qui n’était au fond peut-être qu’un sosie. Car enfin, une telle personnalité en un tel endroit, seul, sans protection et à pied parait à peine croyable.  

Sans autres préambules, arrivé à sa hauteur, j’interpelle le promeneur – costume bleu pétrole mettant en élégante évidence une cravate discrète – qui répond par l’affirmative et souriant à ma question, au demeurant amusé par cette manière d’avatar qui vient agrémenter sa promenade :

« Oui, c’est bien moi ! » 

Le temps de surprise sera de courte durée. 

Ensemble, devisant comme de vieux amis, nous découvrant et je pense nous appréciant dans cette manière inhabituelle de briser certains rituels de circonstance, nous nous dirigeons vers sa résidence cannoise proche du luxuriant jardin Jean Méro (autrefois « Jardin des Eau », le bien nommé par cette fraîcheur dont il gratifie l’endroit). Jean Méro était un ancien maire de Cannes qui eut l’honneur de recevoir l’élégante duchesse de Windsor. Alors que le duc devisait ailleurs avec Marcel Proust.   

 

Cannes, une ville qu'il affectionnait particulièrement ...

 

Autant de références historiques sinon d’anecdotes auxquelles le Premier ministre du Maroc n’était pas insensible en raison d’une passion française abondamment partagée avec Hassan II féru et savant dans tout ce qui touchait au registre culturel de notre pays.  Nous évoquons à bâtons rompus cette France attachante où en d’autres temps il décrocha un D.E.S de droit et de sciences politiques ; mais aussi cette ville de Cannes qu’il affectionnait et découvrira avec gourmandise au travers des pages d’un de mes livres traitant du sujet et que plus tard je lui offris.

 

André Azoulay, conseiller royal : une proximité dans des conditions particulières a marqué nos relations.

 

Quelques décennies plus tard, ce sera au tour de celui qu’il accompagnera, lors de l’entrée du Maroc dans le troisième millénaire. En effet, le futur roi du Maroc, Mohammed VI, avait choisi, sur les conseils de son père, Hassan II, attentif au devenir de son fils et successeur, l’Université de Nice et singulièrement le site de Sophia Antipolis, pour soutenir, devant un aréopage international constitué de spécialistes, une thèse sur le thème de : « La coopération C.E.E. Maghreb ». Une connivence manifeste et émouvante (n’ayons pas peur des adjectifs forts)  entre les trois hommes.

Là, encore, Abderrahmane Youssoufi, alors Premier ministre, cautionna en homme de réflexion les options que le jeune roi présentera ultérieurement au peuple marocain lors de son traditionnel discours du trône.

Un événement historique dont j’ai eu le privilège de rendre compte dans les colonnes de Nice Matin mais aussi du « Matin du Sahara » et de « Le Temps du Maroc ».

Un éclat de rire complice ...

 

Durant les années qui suivront, au gré de cette carrière politique importante, nous aurons d’autres occasions d’entretenir cette belle relation. Certains, inopinément, la découvriront tel ce douanier tangérois contrôlant notre véhicule et qui se confondit en louanges à l’égard de son Premier ministre lorsqu’il apprit que nous connaissions.

HUMOUR FIN

Mais c’est surtout pour mon ami André Azoulay marqué par un « compagnonnage » de 60 années, préparé, comme tant d’autres, à ce « départ » mais aujourd’hui profondément affecté comme le souverain marocain pour lequel Ssi Abderrahmane était plus qu’un père. 

En 2016, Mohammed VI l’avait honoré en donnant son nom à une avenue de Tanger et récemment encore, à Tétouan cette fois, à l’occasion de la présentation de la promotion des officiers lauréats des différents instituts et écoles militaires et paramilitaires et officiers, qui porte dorénavant le nom de maître Abderrahmane Youssoufi. Je cite : 

« Pour ses principes immuables de patriotisme, d’attachement aux symboles sacrés de la Nation et à l’intégrité territoriale du royaume. »

L'hommage émouvant du fils au père spirituel.

 

Quant à un autre de ses compagnons de route, Mbrek Bouderka dit Abbas qui n’eut de cesse, durant 25 années, de suggérer à Ssi Abderrahmane qui en 2002 tira sa révérence avec sa discrétion légendaire, de publier ses mémoires.  Mais le héros de la délicate alternance marocaine – ouverture à une saine pratique de la démocratie –  refusait systématiquement cette proposition. 

Abbas eut alors l’idée de simplement rassembler les discours et les interviews de maître Youssoufi, la bagatelle d’un millier de pages, qui salua cette initiative  non sans l’assortir de cette réflexion amusante :

« Et après cela, on ose encore me dire que je ne parle pas ! »

Cette démonstration d’humour fin, c’était aussi un trait de caractère de ce grand Monsieur.

Une existence qui ne fut pas toujours un long fleuve tranquille : 

D’une enfance au demeurant compliquée, aux différents avec Hassan II en passant par les arrestations, l’exil, les inévitables couacs, sa mise à l’écart et surtout cette difficile mais constructive alternance, du mois de mars 1998 au mois de novembre 2002 , alors que Hassan II considérait non sans effarement que « le Maroc était au bord de la crise cardiaque » (sic). 

Le dernier voyage vers le cimetière des Chouhada de Casablanca mais une entrée dans la mémoire des vivants.

 

Autre preuve de la sensibilité de Ssi Abderrahmane  au travers de ce souvenir rapporté par mon cher ami le conseiller royal André Azoulay qui salue l’homme intègre et l’ami indéfectible :

« Je me rappelle d’un épisode qui nous a marqué tous les deux et qui date du 16 juillet 1963. Jeune rédacteur en chef du quotidien Maroc information, je venais juste de prendre mes fonctions. Je suis arrivé au bureau à 4 heures de l’après-midi pour être arrêté trois heures plus tard. Comme moi, Ssi Abderrahmane avait été interpellé et emmené au commissariat du Maârif, à Casablanca. Je me suis retrouvé juste derrière lui dans cette longue file de militants à l’intérieur du commissariat, puis, un peu plus tard, nous partagions la même cellule. Cette proximité dans des conditions particulières a marqué nos relations. »

Quant à la « griffe » singulière du célèbre Ssi Abderrahmane dans l’histoire du royaume chérifien, le conseiller royal en fait une synthèse qui perdurera :

« La capillarité entre le militantisme et l’exercice des plus hautes responsabilités, deux périodes qui ont émaillé son parcours historique, fera date dans les annales du royaume. »

Donc acte Monsieur le Conseiller royal !

 

CROIS, ET TU COMPRENDRAS 

D’aucuns, journalistes, historiens, biographes, analystes et autres décrypteurs de ces parcours exceptionnels ont pour la plupart déjà pris la mesure de cette riche et brillante carrière.

Les hommages, les récits et les analyses ont accaparé les médias et de nouveaux livres vont  garnir les rayons des bibliothèques et des librairies.  

Les qualificatifs laudateurs mais aussi les enseignements d’un long temps de vie – 96 années à égalité avec Stéphane Hessel baptisé l’homme d’un siècle  – qui aurait encore pu porter des fruits. Autant pour les imbéciles – qu’ils me pardonnent ce qualificatif  - qui estiment qu’après tout il avait fait son temps. 

Certes, mais heureusement et comme l’écrivait Jean d’Ormesson, il y a quelque chose de plus fort que la mort, c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants. 

Sur ce point Ssi Abderrahmane est résolument entré dans l’Histoire. 

Et contrairement à Voltaire qui dans Œdipe affirmait que dans la nuit du tombeau, les ans l’ont fait descendre, je lui préfère Molière qui par le biais de sa pièce « Le Dépit amoureux », considérait que la mort est un remède à trouver quand on veut , et que l’on doit servir le plus tard que l’on peut.

Ce n'est qu'un au-revoir :  "Crois et tu comprendras !" 

 

Ssi Abderrahmane qui symbolisait la probité, l’intégrité et l’honnêteté avait encore bien des choses à accomplir et à révéler. Il n’en sera rien. Ainsi, bien des secrets seront préservés de l’indicible curiosité humaine particulièrement dans un pays où la loi de Brandolini  - principe d’asymétrie du baratin – ou du marivaudage, restent pour certains un sport national. 

Par ailleurs, la déférence royale, qu’il s’agisse d’Hassan II ou de son fils à l’égard de ce grand homme d’État qui aura marqué l’Histoire de son pays, est un signe fort concernant un homme qui se faisait lui aussi  « une certaine idée de son pays ».  

D’aucuns, là encore, s’efforceront de décoder ces gestes d’exception dont, à seulement quelques heures de son grand « départ »,  ce baiser appuyé de Mohammed VI sur le front du malade et il y a quelques années dans un hôpital où Ssi Abderrahmane était également traité,  celui du roi Hassan II qui offrit à son Premier ministre une édition rare du coran : 

 

« Il y a des moments où l’on se sent libéré de ses propres limites et imperfections humaines. Dans de tels instants on se voit là, dans un tout petit coin d’une petite planète, le regard fixé en émerveillement sur la beauté froide et pourtant profonde et émouvante de ce qui est éternel, de ce qui est insaisissable. La vie et la mort se fondent ensemble et il n’y a pas d’évolution ni de destination, il n’y a que être. » écrivait Albert Einstein le théoricien des relativités restreintes et générale.

 

Saint-Augustin disait plus simplement : « Crois, et tu comprendras. »

 

 

Bernard VADON

 

Maître Abderrahmane Youssoufi a été inhumé vendredi 29 mai après la prière traditionnelle de l'ad-dohr au cimetière des Chouhada, en présence de quelques rares personnes membres de la famille et officiels, des conditions exceptionnelles résultant des règles sanitaires imposées par le Covid 19. 

 

 

 

 

 

 

 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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