Un ramadan historiquement inédit :  du traditionnel appel « hyya ala Al-salat » (venez à la prière), au conseil de circonstance : « salat fi bouyoutikum » (la prière dans vos maisons).

Publié le 24 Avril 2020

 

Dans la conjoncture présente pour le moins inédite par sa mobilisation et à laquelle, quasi exceptionnellement, peu d’hôtes de la planète n’échappe -  une sorte d’égalité dans le malheur avec abstraction faite de tous éventuels privilèges sociaux – et dont le sort est entre les mains des scientifiques, je ne peux m’empêcher d’évoquer l’un de mes maîtres à penser, l’émir Abd El Kader et en particulier à l’une de ses fameuses « Lettres aux Français » dont il s’était confié à l’un de ses amis, en l’occurrence mon aïeul, le général E.M. Daumas qui avait en grande estime la société musulmane :

« Le savant est l’homme pour lequel s’opère facilement la distinction entre la franchise et le mensonge dans les paroles, entre la vérité et l’erreur dans les convictions, entre la beauté et la laideur dans les actes. »

L'émir Abd El Kader : "Allah fait des symboles pour les hommes et Allah connaît toutes choses."

 

SIMPLE CONCORDANCE

Comme contre mauvaise fortune il faut bien faire bon gré ou, comme disent les anglais, « to take up arms against a sea of sorrows », les musulmans, et notamment les marocains, devront en cette année 2020 (Hijri 1441) s’accommoder – comme l’ont fait ces derniers jours les chrétiens et les juifs lors de la célébration de la fête de Pâques en suivant les offices à la télévision et recevant, en tout cas pour les catholiques, la bénédiction sacramentelle Urbi et Orbi (à la ville et au monde)  inhabituellement via la transmission hertzienne - de conditions spécifiques dépendantes d’un confinement imposé pour des stricts motifs sanitaires. Situation d’autant plus compliquée pour la communauté musulmane que la convivialité fait aussi partie intégrante de la tradition et qu’il faudra quasiment renoncer au sympathique ftour, autrement dit alimentairement, la rupture quotidienne du jeûne. 

Mosquées fermées

 

Dans le même temps, on le sait, les mosquées du Maroc sont interdites aux fidèles depuis plusieurs jours par décision des autorités religieuses et entérinée par le roi Mohammed VI.  

Tout aussi exceptionnellement et par la volonté implacable de la pandémie, les cités marocaines ont donc, toutes et sans exception, pris la mesure de certaines exigences religieuses. Aujourd’hui n’est plus hier et comme l’écrit Louis-Ferdinand Céline dans son ouvrage Voyage au bout de la Nuit :

« Chacun pleure à sa façon le temps qui passe. »

Simple concordance avec hier :  de chaque minaret, cinq fois par jour, s’élèvera, monocorde, la prière lancinante et riche de ces versets coraniques qui, par leur caractère spécifique, aident le fidèle à trouver Dieu au travers de mots clés - l’Ikhlas et Ihsan - quasiment intraduisibles sinon qu’ils expriment la forme de sincérité et d’excellence exigées par la foi. 

Le roi Mohammed VI : la santé des fidèles d'abord : rien qui ne trahisse l'éthique religieuse, au contraire.

 

DISCRÉTION ET RETENUE

La situation d’exception ne changera rien au message de paix.

En particulier, celui de taire ses colères, ses pulsions et ses tendances à l’assoupissement. 

De faire aujourd’hui mieux qu’hier pour être encore meilleur demain.  Autrement dit, dans le texte, accomplir l’obligation religieuse comme si elle était à la source naturelle de soi-même.

Et cela, en filigrane de l’obéissance à Dieu sur fond d’humilité et de fidélité dans la recherche de l’excellence.

Dans le cas du jeûne, il convient d’y ajouter la notion de solidarité et de partage. D’endurance aussi qu’exige le concept fondamental du jeûne. Sinon que cette année, le confinement a quelque peu modifié la donne avec la formelle interdiction de tous rassemblements familiaux ou amicaux. 

Des notions de principe religieux pas faciles à suivre, il faut en convenir, mais c’est ainsi.

Fusain (collection privée) : toute la symbolique de l'islam avec l'archange Gabriel et S.M. Mohammed V accueillant un pauvre. 

 

En revanche, d’aucuns occultent fréquemment le fait que le jeûne doit être aussi (et surtout) une invitation à la discrétion et à la retenue. Les circonstances du moment pourront y contribuer. En réduisant ou en favorisant chez certains, les comportements exacerbés voire la violence sans oublier le gaspillage alimentaire qui caractérise, chez quelques-uns, la célébration quotidienne du jeûne. Notamment chez les plus nantis.

 

THÉRAPIE DU JEÛNE

Car l’égalité sur ce point est évidemment dépendante du statut social. 

Heureusement, la foi détermine en fin de compte le rapport aux autres sans rien devoir au statut social. Enfin, en principe.

Car, est-il nécessaire à ce propos de rappeler que le jeûne, sinon « l’obligation de jeûne », en trempant les caractères, vise aussi à développer le sentiment de compassion à l’égard de ceux qui souffrent, notamment de la faim ; à promouvoir égalrement l’esprit de solidarité économique et sociale et enfin à combattre les discriminations et les privilèges indus.

Une profession de foi idéale.

Cela dit, la thérapie du jeûne n’est pas une banale vue de l’esprit même si l’objectif en est différent. 

Ainsi, le jeûne dit « laïque » avec des prises d’eau obligatoires et mesurées, peut aussi constituer un élément fort de santé publique. Notamment, dans le traitement de certaines et graves affections. 

Les russes sont en la matière des pionniers. 

Ils ont en effet établi, en matière de jeûne, une relation directe de cause à effet dans un monde de surconsommation alimentaire parfois critique, porte ouverte sur certaines et graves maladies du siècle dont le redoutable cancer.

Une thèse parmi d’autres.  

La prière est le plus grand rempart de l'âme !

 

UN BEL EXEMPLE

Mais revenons à notre pratique religieuse.

L’obligation – n’en déplaise à ceux qui le contestent, est une exigence incontournable (exceptées des dérogations d’ordre médical) qui peut valoir punition en cas de non-respect - n’en sera que plus difficile à suivre.

Même si certains soutiennent que de cette obligation peut naître une forme de liberté intérieure.

 

"Crois et tu comprendras; la foi précède, l'intelligence suit ..." Saint Augustin.

 

Personnellement, et cela n’engage que moi, ma sensibilité de catholique pratiquant est plus nuancée et plus en phase avec les contraintes liées à la modernité.

Chez les chrétiens avec le carême précédant le temps pascal, l’une des plus grandes fêtes liturgiques, le jeûne est conseillé mais pas imposé. 

Chez les musulmans intellectuellement honnêtes dans leur pratique obligatoire, le ramadan - l’un des cinq piliers de l’Islam - est un temps d’enrichissement de l’esprit et d’une relation privilégiée avec Dieu.

Si tant est qu’on y croie.

 

En cette période, ma pensée se porte chaque année vers cette haute personnalité du royaume, intime du roi Hassan II, avec laquelle j’ai entretenu quelques relations d’amitié et qui forçait mon admiration par sa très belle application du temps de ramadan fait de collations frugales lors de la rupture du jeûne, de prières et de longues méditations aussi bien diurnes que nocturnes.

Un bel exemple de foi qui malheureusement – mais ne désespérons pas – ne confirme pas la règle « imposée » au plus grand nombre. 

Il est vrai que le contexte actuel n’y aidera pas facilement.

L’opportunité de réfléchir – ce temps vécu de plus en plus difficilement en confinement pourrait y contribuer - à l‘action bénéfique de certains, femmes et hommes du sérail.

 

 

Bernard Vadon 

 

 

 

MON COUP DE COEUR ...

 

Ma manière de voir le monde  ...

 

Mohamed Bajrafil, quadragénaire théologien réformiste et imam d’Ivry-sur -Seine en France, était reçu, dimanche dernier, sur le plateau d’Antenne 2 dans le cadre de l’émission dominicale : « Le Jour du Seigneur ».

Cet imam parisien, homme de terrain et d’action, aimerait voir reculer "les bigots" salafistes comme "les fachos" qui empoisonnent le débat sur sa religion. Et en guise de slogan, pourrait-on dire, il renvoie au titre de son dernier ouvrage : "Réveillons-nous!" (Éditions Plein Jour) 

Pour ce sympathique enseignant d'origine comorienne, à la mise parfaitement soignée et s’exprimant dans un excellent français, le Coran est son livre de chevet et à ce titre, paraphrasant les propres termes de sa lettre à un jeune français musulman, il affirme :

"Le choix qui consiste à te couper du monde, de ton pays, de ton époque n'en est pas un". 

Dans un essai remarqué -"Islam de France, l'an I" – publié après les attentats de 2015, Mohamed Bajrafil conseillait déjà à ses coreligionnaires – je cite - :

« D’entrer dans le XXIe siècle" et d’y retrouver l'élan spirituel d'une foi ensevelie "sous le poids de traditions superflues". 

Loin de lui pourtant l'idée de mépriser l'islam traditionnel, dont il se dit profondément imprégné ; et moins encore de rejeter les règles édictées par le prophète.  

OUVERTURE D’ESPRIT

Natif de Moroni, capitale de l'archipel des Comores, Mohamed Bajrafil reconnait devoir beaucoup à son père, son maître spirituel, qui l'a fait grandir dans le chaféisme, l’une des quatre écoles juridiques de l'islam sunnite, sorte de compromis entre les écoles hanafite et malikite. 

Excellant dans la récitation coranique depuis son plus jeune âge, il a étudié le fikr - jurisprudence islamique compréhension du message de l’islam sur le plan juridique - et la grammaire arabe toujours au lever du jour, explique t-il malicieusement  :

"Cela m'a aidé à triompher de mon sommeil et a façonné ma manière de voir le monde, mon rapport à la lecture", 

Son ouverture d’esprit se façonnera dans la lecture de certains auteurs. Notamment, Gaston Bachelard qui estimait, entre autres considérations, que toute découverte suppose de résister à la tendance conservatrice de l’esprit humain. Mais aussi Émile Durkheim, le fondateur de la sociologie moderne ou encore Friedrich Nietzsche dont le  "Crépuscule des idoles" résume la philosophie au travers d’un clin d’oeil à l’oeuvre musicale de Richard Wagner. 

Moins d’une décennie après son installation en banlieue parisienne, en 1999, il devient imam à la mosquée d'Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) se défendant d’avoir cherché à en faire une profession. Pétri de tradition islamique mais issu de l'université républicaine, ce docteur en linguistique vit du professorat en donnant des cours d'arabe en métropole mas aussi en enseignant la géopolitique des religions à Mayotte. 

Désolé de l'ignorance abyssale de tant de jeunes musulmans ignorant jusqu’à l'abécédaire de l'islam" qu’ils réduisent à une dichotomie entre "halal" (ce qui est permis) et "haram" (ce qui est interdit) il s’insurge : 

"On ne peut pas régir la vie à coup de fatwas (avis juridiques, ndlr), ce n'est pas possible! Et cela n'a jamais été comme ça, en réalité. Sauf que, aujourd'hui, la bigoterie a gagné ! ".

Alors, il avoue se battre pour "une réforme de la vision de l'islam" et l'interprétation de ses textes afin de conforter une pluralité de lectures du Coran et de la tradition prophétique (sunna) loin des "bigots" salafistes qui se prétendent, dans un incommensurable orgueil , héritiers des compagnons du Prophète :

« Il en résulte quasi automatiquement un "simplisme" qui alimente la polémique anti- musulmane. Et c’est fâcheux. »

Mon rapport à la lecture ...

 

VISION MODERNISTE

La voix douce de Mohamed Bajrafil a désormais quelque retentissement dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Face à des gestionnaires de mosquées peu représentatifs des jeunes fidèles, des intellectuels d'origine musulmane éloignés de la pratique religieuse et des imams discrédités, cet intellectuel – par ailleurs secrétaire général du Conseil théologique musulman de France CTMF) - farouche partisan « d’une parole de réconciliation »  avec pour objectif un passage obligé du « vivre » ensemble au « faire » ensemble,, s’est installé lentement mais sûrement au sein de la communauté musulmane de France déclarant à la jeunesse musulmane :  

"Rien n'est parfait, mais il fait bon vivre en France ! 

Une vision moderniste du monde religieux que l’on pourrait, dans une certaine mesure, retrouver au Maroc où le roi - dont on connait l’ouverture d’esprit -  en sa qualité de commandeur des croyants (Amir Al Mouminine), a toujours été favorable à une reformulation du champ religieux afin de l’adapter aux changements contemporains.  Par ailleurs, Mohammed VI a aussi souhaité la restructuration du Conseil supérieur des Oulémas qu’il préside de droit et auquel il peut soumettre un projet avant de le valider : ce fut le cas avec la récente et justifiée fermeture des mosquées pour nécessité sanitaire. 

Enfin,  pour ce qui est du mois sacré de ramadan – quatrième pilier  (arkân) de l’islam, Mohamed Bajrafil  le tient pour un passage important dans la vie du croyant. Une sorte de remise en question de soi-même et de son comportement avec les autres. Sa pratique doit néanmoins toujours se faire dans le respect de la vie et par voie de cnséquence de la santé aussi bien mentale que physique :

« Il ne faut pas hésiter à interrompre le jeûne lorsque le corps suite à une affection quelconque ne permet pas le respect de la règle. Quitte à reporter ultérieurement cette obligation. » 

 

B.V.

 

 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal ), #J, #j, #Livres

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