SERGE LUTENS – photographe, cinéaste, architecte de mode et créateur de parfums : À Marrakech, un riad de légende résume 40 années d’une existence hors normes. Décryptage.

Publié le 15 Novembre 2019

La plus discrète des portes ...

Cette manière d’entrée en matière ou si vous préférez, en filigrane de ce que le hasard ou encore, selon nos convictions, la providence, nous réservent, pourrait expliquer cette rencontre avec le temps qui fuit au cœur de la millénaire Médina de Marrakech.

En filigrane et en ce lieu plus qu’en d’autres, il apparait bien que le monde n’est pas celui que les idées des gens construisent et meublent. Ici, le monde est véritablement une émotion.

Un monde singulier où les senteurs se marient aux bruits sinon au vacarme d’un peuple en ébullition pour composer, à terme, une symphonie de la vie qui s’exprime dans le plus improbable désordre et visuellement au gré d’un labyrinthe de ruelles ponctuées de placettes, sortes d’espaces inattendus de respiration.

Voilà pour le prologue sinon la mise en situation. 

Serge Lutens : homme orchestre.

 

PARCOURS PRÉ-INITIATIQUE

Alors même que notre taxi s’immobilise et que la rue retrouve, comme par enchantement, une sérénité toute relative, l’état poétique du lieu se charge d’une autre forme de spontanéité libérée d’autant plus d’analyses que de démarches intellectuelles dans le genre de celles que pourrait susciter, par exemple, un Paul Valéry, ce fidèle de Stéphane Mallarmé, qui considérait que tout poème n’ayant pas la précision exacte de la prose ne valait rien et qu’en ce cas il s’intéressait plus à l‘intelligence qu’à l’esprit.

L’instant en tout cas opportun pour se laisser littéralement embarquer – quel océan de merveilles ! - par l’œuvre d’artistes prestigieux comme al-Mutanabbi ou al-Ma‘arri.

Il est vrai qu’à côté de cette poésie où l’excès d’art, refoulant la pulsation de la vie, conduit à une sorte d’hermétisme, l’arabisant découvre d’autres œuvres d’une allure moins tendue, moins recherchée, et par la suite plus accessible à une mentalité non arabe.

Pas forcément évident

Fallait-il accomplir, toute raison garder, ce parcours pré-initiatique pour parvenir – mais nous l’ignorions encore – à ce saint des saints ?

L’emploi par les poètes « modernes » d’une langue dépouillée de tout vocabulaire bédouin et l’abandon de ces vers, libres pour la plupart, par le biais desquels s’imposent des thèmes et des clichés d’un autre âge et d’une autre civilisation, sont assurément des témoignages attestant que la poésie arabe, se dégage, à ce moment-là, d’ancestrales influences pour s’ouvrir à d’autres tendances autrement plus contemporaines.

La suite du « voyage » en témoignera.

Retour à l'air ambiant sous la lumière et le soleil retrouvés ... 

 

GÉNITEUR DE TALENT

Reprenons notre souffle alors même que nous passons la plus discrète pour ne pas dire la plus insignifiante des portes protégeant cette fondation auquel Serge Lutens, soi-même, sorte d’homme-orchestre ouvert à tout ce que l’art et la culture peuvent inspirer, a donné son nom avec la précieuse bénédiction de celui auquel la providence divine a confié les clés du royaume chérifien.

 

Un amalgame savant sorte de puzzle foncier reconstitué au fil de pas moins de quarante années de palabres finalement positives pour avoir reconstitué, sur quelques hectares, un authentique symbole civilisationnel, une richesse architecturale symbolisant le talent de générations d’artisans officiant dans les domaines les plus représentatifs du savoir-faire oriental et en la circonstance, marocain.

 

Même si on raconte qu’il n’y croit pas tout en reconnaissant qu’une entité mystérieuse doit bien tirer les ficelles de sans métier à tisser que représente l’univers, Serge Lutens agit en maître sinon en initiateur d’exception après celui que l’on considère comme Dieu.

Car Dieu, c’est un peu lui, ne serait-ce que parce que rien ici ne se pense, avant de se concrétiser,  sans l’aval de ce géniteur de talent.

Les autres, l’armée des acteurs qui ne sont que des outils - certes référencés - restent des exécutants chargés, au millimètre près ou à la nuance tout aussi subtile et précise, de respecter la création jalousement imposée par le maître.

Mieux, l’esprit du maître respectueux s’il en est du fameux conseil de Nicolas Boileau « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ».

Sur de délicats et colorés vitraux la magie opère ...

 

 

ATMOSPHÈRE ÉSOTÉRIQUE

Un esprit qui s’impose dans les moindres recoins de cet endroit imaginé dans sa totalité - je dirais dans sa plénitude – non pas dans une manière de rewriting architectural mais au fond comme une œuvre d’art gigantesque où la matérialité du temps n’existe plus mais qui, à première vue, donne envie de s’abandonner à une sorte de temps méditatif  notamment par le choix des matériaux, du marbre à la brique traditionnelle en passant par le bois, principalement le cèdre, le métal sans oublier les couleurs avec une prédominance du noir et du brun ennoblis par la lueur discrète des fils de lumière LED.  

L’enfilade à peine perfectible mais bien réelle de couloirs à l’infini et ces nuances de noir et de bruns se diluant dans une indéniable atmosphère ésotérique, incitent à se poser les incontournables questions du pourquoi et du comment.

A l’instar de Paul Valéry estimant que les vers de ses poèmes ont le sens qu’on leur donne alors que de la même façon au gré de ce cheminement initiatique, chaque lieu qu’ils soient de repos, de détente ou de prière en particulier lorsque le soleil de midi darde ses chauds et éclairants rayons sur de délicats et colorés vitraux, la magie opère :

« Cette main, sur mes traits qu'elle rêve effleurer
Distraitement docile à quelque fin profonde,
Attend de ma faiblesse une larme qui fonde. »

Une enfilade de couloirs desservant une foultitude de salons ...

 

Il est vrai qu’à côté de cette poésie où l’excès d’art, refoule la pulsation de la vie et conduit à une sorte d’hermétisme, l’arabisant découvre d’autres œuvres, d’allure moins tendue, moins recherchée mais plus accessible à une culture non arabe. Tel ce bestiaire africain valorisé par un clair-obscur savamment étudié sur les murs sombres et  patinés par la main experte de l’homme, où selon les lieux choisis, se déclinent les versets coraniques ou plus communément les strophes d’une douce poésie arabe. 

 

On sent bien qu’ici les problèmes sont de toute autre nature. Le verbe est délibérément dépouillé de sa vertu essentielle et de fait, cesse de dominer l’idée en devenant un instrument d’interprétation  ésotérique dont Michel Vâlsan fondateur des études « akbariennes » s’était fait le chantre dans le monde du soufisme.

Dans la bibliothèque, un ouvrage de Gérard de Nerval ...

 

DE L’ORDINAIRE A L’EXTRAORDINAIRE

Fin momentanée de cette plongée en apnée émotionnelle et retour à l’air ambiant bercé, depuis un minaret proche par l’un de ces versets de la Al-Fatiha, traducteurs d’existentiel sur les murs du ryad,  pour découvrir, sous le soleil et la lumière retrouvés, l’un de ces jardins élégants et secrets où l’eau se donne avec infiniment de parcimonie, ajoutant, par son frais mais discret gazouillis, à la quiétude des lieux. 

Une délicate illustration de cette élégance faussement brouillonne, caractéristique du jardin islamique et visuellement complétée par les volumes de facture allégorique tels ces troncs de palmiers enveloppés dans leur parements séchés ou encore ce cyprès d’inspiration florentine habillé d’une bougainvillée aux fleurs de papier écarlates et blanches. 

Et toujours ce leitmotiv décoratif.

 

Retour mythique en ce lieu jalousement tenu au secret - excepté pour quelques amateurs privilégiés - ou l’étrangeté n’occulte en rien un certain chic.

Notamment, celui de ces  petits salons aux murs travaillés avec soin où s’exposent quelques œuvres  de d’artistes adulés à l’exemple de Jacques Majorel artiste jardinier « inventeur » du bleu qui porte son nom particulièrement inspiré par la vie marocaine et la femme marocaine ; et de Paul Jouve, artiste animalier, l’un des leaders de la période Art Déco, l’un et l’autre se taillent ici la meilleure part entre une salle d’eau et son étrange baignoire encastrée dans le sol, un hammam traditionnel et les commodités d’usage sans oublier le dédale des couloirs desservant une multiplicité de salons.

Et toujours ce leitmotiv décoratif qui, au terme de la visite de cette fondation s’avère comme dévolue à mettre en exergue les fondements mêmes d’une histoire riche et de sa célébration selon l’essence de l’esprit associé à l’espace.

Dans ce monde passé de l’ordinaire à l’extraordinaire et qu’il s’est approprié, Serge Lutens  continue de s’y réfugier. Loin de ses contemporains. Qu’importe le tohu-bohu de la rue proche, en cette bulle quasi aseptisée protégée et  silencieuse Serge Lutens construit son œuvre.      

Comme il le fait dans l’univers secret des parfums aux noms révélateurs de ce que leur talentueux créateur ressent au plus fort de son « Je ».     

       :

Mais aussi dans l’apaisante obscurité de cette bibliothèque où l’on pourrait tout aussi bien se régaler des élégies amoureuses d’al-‘Abbâs ibn al-Anaf ou des odes désespérées d’Abû l-‘Atâhiya, mais aussi des chansons bachiques d’Abû Nuwâs. Là, il est possible de déceler les prémices d’une poésie non savante, toute proche d’une inspiration qu’on pourrait qualifier soit de courtoise, de  mystique ou de  populaire.

Mais aussi à la lecture de Gérard de Nerval aperçu par inadvertance sur l’un des rayons de la bibliothèque  proche de cet autre ouvrage relatant l’exposition coloniale internationale de 1931 et les richesses de la « plus grande France » posé sur un grand porte coran.

En filigrane de ce texte de l’auteur du « Voyage en Orient » , entre la Grèce, l’Italie et le Sud-Ouest de la France et complétant un recueil de poésies intitulé « Les Chimères » , on pourrait imaginer, solitaire et mythologique dans son monde pour demeure (en son expression emblématique) un émule de Serge Lutens, très Comédie Française, superbe et détaché, au fond magnifique déclamant  « El desdichado » de Gérard de Nerval et réincarné, par exemple, en Fabrice Lucchini : 

  

"J'ai deux fois vainqueur, traversé l'Achéron. 

 

 

« Je suis le ténébreux, - le veuf, - l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus ? Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;
J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène.

Et j'ai, deux fois vainqueur, traversé l'Achéron ;
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. »

 

Bernard VADON 
 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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