AIX EN PROVENCE – 71ème Festival d’art lyrique - BOULEVERSANTE « APOCALYPSE NOW », VERSION MOZART 

Publié le 3 Septembre 2019

Romero Castelluci et Raphaël Pichon : Une singulière célébration de la condition humaine....

Romero Castelluci et Raphaël Pichon : Une singulière célébration de la condition humaine....

 

De l’Alpha, la Trinité à la Vision béatifique en passant par l’Omega, le retour du Christ, seul habilité à expliquer les souffrances qui se passent sur terre au-delà des pièges de l’eschatologie sinon des passions politiques et religieuses mais aussi d’une forme de fondamentaliste, c’est bien à la découverte de l’Apocalypse mieux, à la Révélation, au travers de son Requiem, que nous invite Mozart avec pour finalité la victoire de l’humilité et de l’amour sur la mort.

 

En recherche de méditation, la cantate de J.S. Bach, « Ich ruf zu dir Herr Jesu Christ » (Je t’appelle, Seigneur Jésus-Christ ) interprétée par Alfred Brendel ou encore par Edwin Fischer, Dinu Lipatti, Clara Haskil ou Horowitz, mes références, a suscité inopinément ma curiosité quant à entendre, voir et vibrer, à l’écoute de l’une des œuvres-clés de cet autre Himalaya  du monde musical – Wolfgang Amadeus Mozart - qui affirmait s’employer à mettre ensemble les notes qui s’aiment. Toute une philosophie ! 

 

PROVIDENCE OU HASARD ?

Audacieux pourtant ce Requiem de Mozart programmé dernièrement et en ouverture à Aix en Provence dans le cadre du 71ème Festival d’art lyrique au Théâtre de l’Archevêché et avec le concours d’Arte Concert.

Audacieux et finalement abouti ce défi relevé, dans un contexte planétaire préoccupant, par Romeo Castellucci – metteur en scène - et Raphaël Pichon – chef d’orchestre – avec la complicité artistique de Pierre Audi, qui ont inventé – providence ou hasard – une vision aussi inhabituelle qu’originale et convaincante par la diversité des tableaux intemporels où la danse, la musique et le chant sont complémentaires avec l’enfance – sous-entendu le renouveau – réinventant de concert l’espérance comme une réponse à la mort.

Il fallait y penser diront certains et ils l’ont fait jusqu’à enrichir la partition initiale de répons entre un jeune chantre soliste – Chadi Lazrek ce soir là – et le chœur Pygmalion. 

Vous avez dit divin ?

Quelle plus belle passerelle que le chant grégorien pour y aborder !

Illustration :

« Que les anges te conduisent au Paradis, que les martyrs t’accueillent à ton arrivée et t’introduisent dans la Jérusalem du Ciel ; que les anges en chœur te reçoivent  et qu’avec celui qui fut jadis le pauvre Lazare tu jouisses du repos éternel. »

 

SAISISSANT DE REALISME

Entre noir et blanc, ce sont les séquences d’un monde disparu qui occupent la scène après que le rideau se soit ouvert sur la vision aussi étrange que désespérante d’une vieille femme fumant sa dernière cigarette – peut-être celle du condamné alors qu’un écran de télévision déroule dans un climat brouillon son flot d’informations inaudibles -  avant de se fondre physiquement sous les draps immaculés d’un lit occupant le centre de la scène. L’angoisse le dispute à l’apaisement qui finalement l’emportera.

D’aucuns sont même allés jusqu’à évoquer l’œuvre picturale de Cy Twombly, l’élève de Pierre Daura, une peinture éloignée de toute logique mais dont un critique soulignera le « frémissement de l’être, un murmure qui va jusqu’au fond des choses". 

 

Le « la » est donné.

Au cœur même de cette manière de désintégrationle mouvement autant que la vie sont présents.

De cendre blanche en terre noire amendée, jusqu’aux arbres déployant leur feuillage rassurant : un tableau saisissant de réalisme. 

Singulier mélange à ne plus s’y reconnaître entre choristes et danseurs enrubannés comme exhumés de quelques lointains Balkans, s’entremêlant dans une chorégraphie savamment orchestrée.

Un autre groupe d’acteurs simulant une descente de croix. Bouleversant.

Les peintres italiens de la Renaissance ne sont pas si loin. De Raphaël à Botticelli en passant par Pietro Della Francesca et autres Uccello, Léonard de Vinci et surtout, en la circonstance,le « divin » Michel Ange.

Joie de vivre ? Assurément.

Tout le paradoxe d’un monde qui s’invite en filigrane en fond de scène comme pour nous remettre en mémoire le temps d’hier qui n’est pas celui d’aujourd’hui et encore moins celui de demain. Ainsi va l’univers.

    

VISION BOULEVERSANTE

La notion de requiem et du fameux « Meistermusik » cher aux « Maçons » perdure au fil de ces tableaux entre désolation et joie de vivre. Contrastes et paradoxes. 

Jusqu’à ce jeune et fragile garçonnet qui occupe soudain la scène en jouant au football avec un crâne. Pied de nez au rituel en tant que caractère sacré ou symbolique.

Vision dantesque également que ces « naufragés » dans leur nudité où tous les âges ont leur place dans ce monde de douleur et de mélancolie. Fillette couverte de peinture et dégoulinant de mixtures étranges avant d’être emmitouflée dans une sombre cape et affublée de cornes de béliers. Vision kitch mais préfigurant la fin du monde. De notre monde.  

Jusqu’à cette soudaine et tendre apparition d’un enfant en bas âge, délicatement déposé, avec quelques modestes jouets, au beau milieu de la scène soudain déserte et baignée de lumière grise et blanche alors que le jeune chantre, d'une voix naturelle et non travaillée, invoque à la clémence et à l’espérance au travers d’un angélique et poignant « In Paradisium » de facture  grégorienne. Belle et douce référence à Saint Grégoire qui l’aurait reçu de l’Esprit Saint. Qu’importe au fond son origine légendaire.

S’abandonner à la musique n’est-elle pas une autre façon de penser ?

En tout cas, le chœur Pygmalion et les solistes sous la direction de Raphaël Pichon sont bien là et talentueusement présents pour porter l’espérance et la vie dans un monde en détresse. Manifestement le nôtre.

Il en ressort, au-delà de la fragilité et d’une disparition programmée, une vision bouleversante mais pas le moins du monde désespérée :

 

« Jour de colère que ce jour-là,

où le monde sera réduit en cendres,

selon les oracles de David et de la Sibylle.

Quelle terreur nous envahira,

lorsque le Juge viendra. 

Pour délivrer son impitoyable sentence»

 

Et le chantre de répondre :

 

« Seigneur donne leur le repos éternel 

et fais luire pour eux la lumière sans déclin. 

Dieu, c’est en Sion qu’on chante tes louanges. 

A Jérusalem, on vient t’offrir des sacrifices. 

Écoute ma prière toi vers qui, iront les invités. »

 

Au-delà de la puissance musicale de ce Requiem mozartien qui n’est en rien mortifère, une création originale et surprenante. D’une rare intensité. Et si l’on y prend garde, prémonitoire. A l'exemple de ce que confiait Mozart:

« La mort est le vrai but de notre vie… Je ne me couche jamais le soir sans réfléchir que, le lendemain peut-être….je ne serai plus là – et pourtant, personne de tous ceux qui me connaissent ne peut dire que je sois chagrin ou triste dans ma fréquentation. »

 

 

Bernard Vadon 

 

 

 

La distribution
 

Direction musicale, Raphaël Pichon
Mise en scène, scénographie, costumes, lumière, Romeo Castellucci
Collaboratrice à la mise en scène et aux costumes, Silvia Costa
Dramaturgie, Piersandra di Matteo
Soprano, Siobhan Stagg
Alto, Sara Mingardo
Ténor, Martin Mitterrutzner
Basse, Luca Tittoto
Chœur et orchestre Pygmalion

 

 

 

 

 

 

 

Entre désolation et joie de vivre, une vision bouleversante mais pas le moins du monde désespérée.
Entre désolation et joie de vivre, une vision bouleversante mais pas le moins du monde désespérée.Entre désolation et joie de vivre, une vision bouleversante mais pas le moins du monde désespérée.
Entre désolation et joie de vivre, une vision bouleversante mais pas le moins du monde désespérée.Entre désolation et joie de vivre, une vision bouleversante mais pas le moins du monde désespérée.
Entre désolation et joie de vivre, une vision bouleversante mais pas le moins du monde désespérée.Entre désolation et joie de vivre, une vision bouleversante mais pas le moins du monde désespérée.Entre désolation et joie de vivre, une vision bouleversante mais pas le moins du monde désespérée.

Entre désolation et joie de vivre, une vision bouleversante mais pas le moins du monde désespérée.

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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