MICHEL SERRES : Le temps d’éternité commence au quotidien.

Publié le 8 Juin 2019

Une manière d'être et de connaître ...

« Un pauvre a crié, Dieu écoute » et celui qui a grandi sans apparence ni beauté, méprisé de tous, celui qui tend le dos à ceux qui le frappent et les joues à ceux qui lui arrachent la barbe, celui qui ne soustrait pas sa face aux outrages et aux crachats, celui qui est défiguré au point de n’avoir plus apparence humaine et de susciter la stupéfaction horrifiée de la foule , alors que  c’étaient nos souffrances qu’il portait. Celui-là, victime innocente, porte la vérité de Dieu et en est la révélation. ».  selon Isaïe.

Oui, le Dieu de René Girard est bien le Dieu du Magnificat - le magnifique cantique marial - qui « renverse les puissants de leurs trônes, et exalte les humbles » . 

« Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles »dans le beau texte latin.

Dans un extrait de son Cahier de L’Herne sur « Satan et le scandale », qui sont les deux termes par lesquels, selon lui, les Évangiles désignent la rivalité mimétique, René Girard écrit encore : 

« Pour devenir la proie du scandale et de son propagateur (Satan), il suffit de préférer à la gloire qui vient de Dieu la gloire qui vient des hommes » .

Michel Serres, à la même source d’inspiration, insistait, quant à lui,  sur la faiblesse de la philosophie en comparaison de la richesse d’enseignement de la théologie chrétienne :  

« Dans les Évangiles, il est question de virginité, d'Incarnation, de naissance, d'enfance, de sang, de passion. Et, bien sûr, de Transfiguration (Matthieu, 17, 1-8).  Le texte nous dit que le visage de Jésus resplendit comme le soleil. Que ses vêtement devinrent blanc comme la neige. C'est une très belle façon de parler du corps. Le blanc, c'est la réunion de toutes les couleurs. A la fois rouge, bleu ou vert s'y retrouvent. Le corps devenu blanc exprime donc la virtualité. Dans le corps, il y a plus que le corps. A ce titre, la religion chrétienne a apporté de nouveaux outils philosophiques qui permettent de comprendre la transcendance. »

Les origines et le parcours de Michel Serres sont essentiels pour parvenir à saisir le pourquoi et le comment de cette personnalité hors du commun et attachante par sa bonhommie. Un parcours de vie brillant avec Agen son pays d’origine pour point de départ, une enfance marquée par les crues historiques de la Garonne, l’École navale, l’expédition de Suez en 1956, puis la démission, l’agrégation de philosophie (où il s’imposa deuxième de sa promotion) , une thèse sur le système de Leibniz, en 1968, quand les étudiants ont d’autres préoccupations, et le début d’une carrière universitaire à Paris puis à la richissime Leland Stanford Junior University au cœur de la Silicon Valley, à San Francisco, où il se liera d’amitié avec un certain René Girard. Un acte providentiel plutôt qu’un banal hasard. 

Là, il se distinguera en affirmant haut et fort, lors d’une somptueuse attribution financière à cette institution, que cet argent serait autrement profitable à l’Afrique ! 

Cela aussi, c’était Michel Serres, l’humaniste intraitable et convaincu.

Un autre et modeste point de convergence de pensées avec le maître  à l’exception peut-être de son approche de la violence un peu restrictive, selon moi,  et dont il confessait, sans vouloir minimiser les horreurs du terrorisme islamique, que l’Europe occidentale vivait une époque paradisiaque :

« Entre les crimes de Franco, Hitler, Staline et Pol Pot et ceux que nous vivons mais qui font bien moins de morts et de blessés, il n’y a pas photo. (..) Si vous regardez globalement ce qui se passe depuis 10, 20, 100 ans, la violence ne cesse de baisser : c’est contre-intuitif, personne ne le croit ! » 

Ajoutant, par ailleurs, cette petite phrase énigmatique en réponse peut-être au refus de cette autre comparaison : l’homme est un loup pour l’homme :

« L’homme est un pou pour l’homme. »

Certes, mais je crois simplement que la violence a changé de visage et surtout de continents. Parfois, elle va jusqu’à s’imposer au nom du mépris de la dignité : la violence faite aux femmes et aux faibles, celle faite aux animaux et que réseaux sociaux nous renvoient en boucle, en sont des exemples quotidiens et souvent tragiques. Insupportables. 

Du repli identitaire en passant la guerre et l’intégrisme au Moyen-Orient sans oublier l’Afrique gangrenée par la corruption et les abus de pouvoir, il n’ y a pas lieu de se réjouir même dans notre relatif cocon pacifié. Insupportables. 

Ce serait ma modeste réplique à une forme d’angélisme dans le genre. 

D’autant qu’il en résulte, dans le discours, une espiègle référence à Voltaire à propos du citoyen français qui n’avouera jamais « c’est bien »mais de préférence sinon de tempérament, « c’est pas mal » !

Insensible pour ma part aux « fake news » ainsi qu’au narcissisme des réseaux sociaux, je dois cependant reconnaître, avec ce maître à penser, que le monde est effectivement et à chaque seconde à portée de … clic. Un réflexe devenu quasi naturel et qui a révolutionné tout un système de fonctionnement social. Une illustration de ce que disait Ésope à propos de la langue : la meilleure et la pire des choses.

Michel Serres

DEDAIN MANIFESTE ENVERS LE POUVOIR ET L’ARGENT !

Outre la pensée « serrienne » que d’aucuns estimaient complexe – une remarque qu’en revanche je ne partage pas tout à fait sinon ce qui attirait le grand public : ce visage taillé à la serpe,  son « look » et son accent d’ici soigneusement conservé mais aussi cette proximité, cette image rassurante de patriarche qui semblait donner l’illusion que l’âge de nos grands-parents n’était pas révolu et que la modernité, l’écologie et les nouvelles technologies allaient de pair. (sic) Analyse on ne peut plus rassurante au crépuscule de toutes vies.

D’une extrême humilité Michel Serre affichait résolument un dédain manifeste pour le pouvoir et l’argent. S’emportant facilement lorsque le sujet était évoqué. Comme cela se passa en 2012 sur un plateau de télévision où il était question du bonus de 16 millions d’euros  du patron de Publicis :
 « Je suis pauvre et suis fier de l’être. Je trouve que la pauvreté est une vertu et que la richesse [extrême] est un parangon de tous les vices ».

Stigmatisant les inégalités financières et sociales, il prophétisait en quelque sorte le fait que « Les grandes inégalités de revenus et de culture sont ce qui nous met le plus en danger. » 

 

Il n’était pas en reste en matière d’écologie. 

Ainsi, dans le « contrat naturel », proposé dès 1990, Michel Serres a pris acte d’un événement philosophique majeur : la transformation de l’idée même de la Nature. Il a posé en même temps une série de questions qui restent encore ouvertes aujourd’hui, notamment, comment faire en sorte que cette Nature que nous exploitons, soit restaurée, pilotée et gouvernée demain comme un bien commun ?

 

PETITE POUCETTE 

Quant à la transformation des humains qu’il nommait dans un de ses ouvrages« L’hominescence », (une transformation du rapport de l’homme aux maladies, aux animaux, à la douleur, à l’espace, au climat, à la nature qui n’avait guère changé depuis le néolithique) elle préfigure une coupure brutale avec le monde d’hier, y compris sur le plan politique :

« Beaucoup de nos institutions se trouvent comme ces étoiles dont nous recevons la lumière et dont les astrophysiciens nous disent qu’elles sont mortes depuis bien longtemps  ».

 

Finalement, on retiendra de son œuvre, à côté du volet savant sur l’histoire des sciences et la communication (la série des Hermès), plus que les ouvrages des années 90 (Le Tiers-Instruit et Le Contrat naturel), ses ouvrages de traverse sur Hergé, Jules Verne, sur Rome, et curieusement sur les anges.

Une œuvre et une carrière couronnées par son élection à l’Académie française, le 29 mars 1990, lui qui fut l’initiateur du projet d’édition du Corpus des œuvres de philosophie en langue française

Et cette sorte d’avoeu lors de son discours de réception au sein des « Immortels »

« Dieu est notre pudeur ! »

A ce philosophe né dans ces terres et ces eaux de l’Agenais qu’il évoquait si souvent, on se gardera bien de reprocher, pas même sous forme de prétérition,« ni ses ambiguïtés politiques, ni son obscure attirance pour la religion » (sic).

 

Pour Michel Serres ce monde a tellement changé que les jeunes se doivent de tout réinventer. Un nouvel humain est né, il l’a joliment sinon étonnamment baptisé : " Petite Poucette "… pour sa capacité à envoyer des messages avec son pouce. 

Suivez mon regard. 

René Girard

 

A DIEU !

Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux révolutions : le passage de l'oral à l'écrit, puis de l'écrit à l'imprimé. Comme chacune des précédentes, la troisième, - le passage aux nouvelles technologies - tout aussi majeure, s'accompagne de mutations politiques, sociales et cognitives. Ce sont des périodes de crises. Devant ces métamorphoses, suspendons notre jugement. Ni progrès, ni catastrophe, ni bien ni mal, c'est la réalité et il faut faire avec.

On peut considérer qu’il aura tenu, dans la dernière partie de sa vie, un rôle de philosophe officiel. Ce qui pouvait agacer. Et qui agaçait !

Ainsi, dans les années 90, invité de Jean-Marie Cavada, il parlait éducation et écologie avant de rencontrer le succès que l’on sait avec la publication de « Petite Poucette »

La France des parents et grands-parents fut rassurée, le portable et les réseaux sociaux venaient de recevoir un imprimatur philosophico-médiatique. Et les auditeurs de France Info, de 2004 à 2018, ont pu partager une philosophie du bon sens lors de ses dialogues avec Michel Polacco.

 

« Petite Poucette », selon Michel Serres, réinventait ainsi une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière aussi d'être et de connaître !

 

Enfin, dans le domaine particulier de la spiritualité, son intervention nimbée d’infiniment d’émotion - lors des obsèques, à Lectoure, en 2010, en la cathédrale Saint Gervais,  de son ami Pierre Gardeil, philosophe et chrétien - apparait plutôt comme un credo sinon comme un brûlant avoeu existentiel :

 

«  Pierre, nous voilà enfin plongés dans le silence désormais désertique d’une société jadis travaillée, transcendée de sainteté. (…) Mon amarre, à partir de ce jour, je voudrais la crocher au lieu où tu reposes. Prie pour moi, Pierre, prie pour nous le Dieu de notre enfance qui t’enchante maintenant de Sa présence, pour qu’Il éclaire, par ton intercession glorieuse, mon savoir médiocre et mes essais petits ; supplie-Le pour qu’Il protège de son aile ma faiblesse et mon indignité désespérée. Adishatz, Pierre, adieu, comme on dit ici, sans y penser. À Dieu. ».

 

A notre tour,  Adishatz ou Adiu (en langue gasconne) Michel Serre !

 

Bernard Vadon