Patrimoine en péril : Sauvée au nom de la culture et de l’humanisme, la petite « Chapelle 1919 »pourrait à court terme devenir grande et générer une nouvelle pépite pour Marrakech !

Publié le 4 Mars 2019

D'hier à aujourd'hui : un témoignage au service des valeurs humanistes, de la culture et de l'art.
D'hier à aujourd'hui : un témoignage au service des valeurs humanistes, de la culture et de l'art.D'hier à aujourd'hui : un témoignage au service des valeurs humanistes, de la culture et de l'art.
D'hier à aujourd'hui : un témoignage au service des valeurs humanistes, de la culture et de l'art.D'hier à aujourd'hui : un témoignage au service des valeurs humanistes, de la culture et de l'art.

D'hier à aujourd'hui : un témoignage au service des valeurs humanistes, de la culture et de l'art.

 

La première mission chrétienne à Marrakech fut installée en 1220, par Saint François d'Assise qui désigna à cet effet, cinq franciscains partis depuis Ceuta et qui tristement finirent leur vie en martyres sous les remparts de la cité impériale. L’église actuelle, dite des « Saints-Martyrs », leur est d’ailleurs et à ce titre consacrée. 

En dépit d’une situation compliquée autant par le comportement peu amène des sultans que par celui de la population, la mission sera perpétuée et  confiée aux franciscains espagnols. 

Il faudra attendre l’an 1631 pour qu’un franciscain - Jean de Prado – reprenne le flambeau et parvienne à redonner un certain éclat à la communauté. Un répit qui, malheureusement, ne durera pas et Jean de Prado devra à son tour mettre sa foi à rude épreuve avant d’être à son tour assassiné au nom de sa croyance.

Voilà pour les (tristes)  préliminaires.

 

Retour sur les raisons d’un lieu – la chapelle 1919- qui mériterait de passer à la postérité patrimoniale par le fait de la place qu’il occupe dans la petite histoire de la vie locale. Grâce notamment au prêtre franciscain espagnol, Jean de Prado, auquel, en 1919 précisément, fut dédiée ce lieu de culte.

Ce frère naquit vers 1565 dans le Royaume de Léon et fit ses études à l'Université de Salamanque. 

Il était, en 1620, en résidence au couvent de Cadix quand il reprit, dans le droit fil des cinq saints Martyrs de Marrakech, le projet d'évangélisation du Maroc et apporta un soutien spirituel aux chrétiens réduits à l’esclavage. 

 

En provenance de Ceuta et à peine était-il arrivé à Marrakech, qu’il fut arrêté et mis en prison avant sa comparution quasi immédiate devant le nouveau sultan de la dynastie saadienne, Moulay-al-Walid.

Confronté à celui-ci Jean de Prado réaffirma haut et fort sa croyance en Jésus-Christ.

Suite à quoi le sultan lui demanda :

« Quelle loi est la meilleure, celle  des musulmans ou celle des chrétiens ? "

Sans se départir, Jean de Prado lui répond alors aussi clairement qu’énergiquement : 

 "Moulay, il n'y a pas de loi autre dans le monde qui puisse s'appeler ainsi et par laquelle quelqu'un puisse se sauver. Celle-là, seule, est la véritable loi sinon la loi de mon Seigneur, Jésus-Christ que nous, chrétiens, professons et observons. C’est la seule loi professée par le Fils de Dieu descendu du ciel sur la terre et  se faisant homme avant de mourir sur une croix pour sauver tous les hommes. La vôtre n'est pas  une loi, mais un assemblage de faussetés, d'embrouillements et de mensonges pervertissant vos esprits, c'est pourquoi, tous ceux  qui meurent dans l'observance de cette loi,  brûlent en enfer pour l'éternité. »

Dont acte !

Nous étions dans les années 1600.

 

Au mépris d’une tolérance qui, de toutes façons, en matière de religion, n’effleurait même pas les esprits – même si depuis, rien n’a tellement évolué en tout cas chez certains - le sultan Moulay-Al-Walid, suite à cette courageuse profession de foi,  fut pris d’une soudaine et violente colère. 

Joignant alors le geste à la parole et pour toute réponse, il brandit son sabre et en frappa le franciscain avant que ce dernier, inanimé, ne soit hissé sur un bûcher afin d’y être brûlé.

C'était un samedi 24 mai de l’an 1631.

Soudain, face à l’assistance médusée et apeurée, le corps déjà dévoré par les flammes disparut mystérieusement sinon miraculeusement dans le sol.

 

La cérémonie de béatification de Giovanni de Prado sera célébrée solennellement par Benoit XIII à Saint-Pierre de Rome, le 24 mai 1728 et le peintre Agostino Manucci restituera sur la toile la scène terrible du martyre. Cette œuvre est exposée au Palais Barberini, à Rome.

 

OUVERTURE D’ESPRIT

En 1908, les franciscains français se virent à leur tour confier la responsabilité de cette mission à haut risque. Ce sont toujours eux qui la détiennent. 

Ainsi, contre leur gré, les franciscains espagnols furent contraints de laisser la place à leurs confrères français. Une décision qui émanait du Général d'Amade, commandant les forces françaises au Maroc et qui, manifestement, n’était pas du goût du légat du pape. 

Lorsque le maréchal Hubert Lyautey remplaça le général d'Amade au poste de Résident général, ce sont les franciscains français auxquels incombera la charge d’aumôniers au Maroc hors la région de Tanger et d’Espagne.

Le maréchal Lyautey, dont la doctrine avait fait école, alla même jusqu’à rémunérer chaque aumônier catholique de région ainsi que deux aumôniers protestants officiant sur le territoire marocain.

Une ouverture d’esprit de la part du Résident général qui, durant la même période, institua des aumôneries musulmane et israélite.

Un beau et louable comportement que le maréchal confortera en interdisant notamment l’accès des mosquées aux non-musulmans. Particulièrement, lors des prières.

N’oublions sa belle devise :

« La joie de l’âme est dans l’action. ». A son sujet on pourrait substituer à ce dernier mot, celui de décision.

N’oublions également pas qu’il fut aussi et entre autres à l’origine du Service des Beaux-Arts, Antiquités et Monuments historiques.

Nul doute, s’il avait vécu jusque-là et comme il le fit en bien des circonstances, qu’il n’aurait jamais cautionné l’abandon de cette chapelle. Entre autres témoin d’une époque.

 

SOUS LA PROTECTION D’UN BIENHEUREUX 

En 1913, face à la nécessité de répondre à la demande de nombreux fidèles - dont les militaires en garnison - le Père Apollinaire, après l’avoir sollicitée, se fit céder par l’armée une baraque en planches pour la transformer en chapelle provisoire. 

Il y célèbrera la messe un dimanche sur deux tout en multipliant, lors de chaque célébration, les appels aux dons  en vue de procéder à la construction d’une chapelle en dur. 

Celle-ci sera construite sur un terrain bordant la rue Mehalla qui sera rebaptisée rue Eugène Regnault - du nom du ministre qui mit en place le Protectorat - proche de la gare des trains et de l’actuel Théâtre Royal.

La date 1919 qui figure toujours sur la partie droite de la chapelle atteste de la véracité de cet épisode historico-religieux.

Ce que l’on sait également c’est que la « Chapelle 1919 »,lors de sa consécration, sera spirituellement confiée à la protection du Bienheureux moine, Jean de Prado, martyrisé à Marrakech en 1631. 

 

Une dizaine d’années plus tard, après la construction de l’actuelle église paroissiale des Saints-Martyrs – rue Imam Ali - la chapelle sera désacralisée et affectée à l’aumônerie. Un frère, y aménagera plus tard  une bibliothèque. Quant à la baraque en planches, qui servit un temps aux célébrations, elle sera également désacralisée avant d’être restituée aux autorités militaires de la place. 

 

L’église des Saints-Martyrs – œuvre d’un architecte de l’Ordre des Mineurs, achevée en 1930 et inaugurée le 13 décembre 1931, jour de la Sainte Lucie et symboliquement fête de la Lumière - dresse aujourd’hui son élégant campanile protégeant une cloche, mystérieusement condamnée au silence depuis de nombreuses années. Le sanctuaire fait face à une mosquée ultérieurement édifiée. En ce lieu également sacré, conformément aux préceptes de l’Islam, le muezzin, cinq fois par jour, appelle les fidèles musulmans à la prière. 

Sur ce même site – en tout cas, on en parle – une synagogue pourrait à son tour concrétiser  la troisième voix (et voie) monothéiste. 

Une incitation à gommer une certaine philosophie passéiste en s’obligeant à la compréhension mutuelle, mais aussi en protégeant et en prônant ensemble la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. Un difficile mais bel objectif. En tout cas, à Marrakech ça fonctionne.

 

LA SIGNATURE D’UNE EPOQUE

Affichant une belle image de l’école lombardo-vénitienne, avec une touche d’architecture « zaouiya » comme le laisse deviner son dôme, l’église des Saints-Martyrs affiche sa différence surtout lorsqu’on pénètre à l’intérieur. L’explication en revient, en partie,  à cette singulière lumière dispensée par des vitraux d’une extrême simplicité artistique qui ajoutent discrètement à sa dimension spirituelle.

Ce qui ne retire en rien à la fameuse « Chapelle 1919 »- qui, aujourd’hui, dans sa structure spécifique ne doit rien aux grands styles qui ont marqué l’architecture religieuse - a su préserver son originalité. Mieux sa signature.

A l’exemple du somptueux et impressionnant Sacré-Cœur de Casablanca, flanqué de ses deux minarets, réalisé à partir de plans conçus par Paul Tournon qui associa subtilement le style gothique et l’art décoratif et aujourd’hui désacralisé et reconverti dans une autre forme de religion, celle de l’art et de la culture, il est à souhaiter que la mythique – mais oui ! – « Chapelle 1919 »soit tout autant protégée et reconvertie pour une autre forme de mission, celle de se consacrer aux valeurs artistiques et humanistes. Quelle ne subisse surtout pas le regrettable sort de tant de bâtiments publics et privés - constituant le précieux fond du patrimoine marocain déjà bien affecté - livrés, sans autres formes de considération, aux bulldozers et pelleteuses. Et cela, au prétexte fallacieux d’une urbanisation trop souvent dévastatrice et d’une détestable boulimie immobilière.     

 

En réplique sinon pour pallier cet éventuel naufrage patrimonial annoncé,  un magnifique projet culturel pourrait, dans les plus brefs délais, concerner la « Chapelle 1919 »en la préservant et surtout en lui redonnant une deuxième et prometteuse existence. 

 

Nous en connaissons les détails et leurs auteurs mais nous ne dévoilerons rien aujourd’hui. 

Simplement, et dans l’espoir que la grâce sensibilise ceux qui, dans cette affaire, ont un pouvoir décisionnaire et qu’ils reçoivent la bénédiction suprême depuis le jubé de la chapelle séparant encore le chœur liturgique de la nef (d’où le lecteur, avant Matines, chantait en latin ce magnifique et émouvant psaume « Jube, domine, benedicere » - « Daigne, Seigneur, me bénir »), nous sommes convaincus que ce serait assurément, pour la ville de Marrakech, une nouvelle et intéressante pépite.

Acceptons-en l’augure.

 

 

Bernard VADON

 

 

 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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