« OFF TO OUAGA » - JOURNAL D’UN DEUIL IMPOSSIBLE– DE A.B ALAOUI : SINGULIEREMENT DERANGEANT MAIS INCONTESTABLEMENT RICHE ET BEAU.

Publié le 8 Mars 2019

Un aller simple vers l'horreur ...
Un aller simple vers l'horreur ...

Un aller simple vers l'horreur ...

 

 

« Je ne savais pas trop quoi dire. Je me sentais très maladroit. Je ne savais comment l’atteindre, où le rejoindre. C’est tellement mystérieux le pays des larmes. »

« Voilà mon secret. Il est simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »

« On risque de pleurer un peu si l’on se laisse apprivoiser. »

 

« Le Petit Prince », celui de Saint Exupéry, s’est soudain glissé dans la tourmente de mes pensées. Il y a semé ce grain de sénevé, un peu comme dans la parabole évangélique. Le grain de sénevé, la plus petite de toutes les semences qui, lorsqu’elle a poussé, est plus grande que les légumes et devient un arbre de sorte que les oiseaux viennent habiter dans ses branches. 

Le grain de sénevé donc m’apparait soudain comme un signe révélateur dans le noir de mes interrogations.

Une manière de proclamer des choses cachées depuis la création du monde.

Et qui sait, peut-être aussi, de trouver la clé de cette démarche difficile inspirée par ce petit livre au titre énigmatique (« Off to Ouaga ») sous intitulé : « Journal d’un deuil impossible ».Un livre, ou plutôt un journal, finalement une œuvre – même si son auteur s’en défend - singulièrement dérangeante mais incontestablement riche d’enseignements et belle par les émotions parfois exacerbées qu’elle dégage. 

Comme cet étrange et indéfinissable serrement de coeur, en ce 11 janvier 2016, alors que l’avion à destination de Ouagadougou, au Burkina Faso, est annoncé. Un aller simple vers l’horreur. (1)

Aujourd’hui, ce n’est pas un cri mais un insupportable et terrible hurlement du cœur qui traduit la détresse d’un père et naturellement d’une famille – Christine la mère, Yasmine et Soulaimane, les enfants – terrassée, quelques jours plus tard, le 18 janvier 2016, par la scandaleuse, incompréhensible, tragique et injuste disparition de leur fille et de leur sœur, Leila Alaloui lâchement assassinée par des terroristes. 

Leila avait 33 ans. Leila n’avait que 33 ans ! 

Cela ne vous rappelle t-il rien ?

 

LE MAROC DANS LES YEUX

Après ce drame, à tort ou à raison, son père Abdelaziz Belhassan Alaoui, n’a pas souhaité confier sa douleur à une plume étrangère aux fins de refaire, avec des mots traducteurs de sa souffrance, le chemin inverse de ce qu’il considère, au-delà d’une injustice et d’une anomalie, comme un traumatisme et une amputation, en clair, tout ce que peut engendrer la perte d’un enfant. 

Quelques amis ont cependant accepté de consigner leurs sentiments en quelques mots. Pas convaincant.

Ces impressions intellectuelles laborieuses - parce qu’il arrive un moment où la transfusion des sentiments, si sincères et retenus soient-ils, est impossible – apparaissent, cependant, comme des témoignages forts. Réconfortants.

Ainsi, dans l’un des quelques ouvrages relatant en textes et surtout en images ses passions - Leila était aussi journaliste et photographe dans l’âme et je dirais surtout dans sa conscience, conduite par un incommensurable amour de l’Autre - un ami parmi tant d’autres s’est attardé, avec autant de justesse que de perspicacité possible, sur un témoignage photographique superbe d’humanité intitulé : « le Maroc dans les yeux »

Une invitation originale sinon puissante à découvrir la personnalité de Leila Alaoui, un être manifestement hors du commun. Une icone, diront sans exagération certains.

Dans ce même et court récit, une main amie, avec une modestie sinon une impuissance à braver plus loin le verbe engagé, confesse, tout simplement et non sans une certaine élégance et beauté dans le propos : 

« Ce texte (le sien donc) est décousu. Je tombe en morceaux. 

Quelle importance ? La nuit est morte. Je me tais. » 

 

LUMIERE DU MONDE

Je serais tenté de répondre à l’identique alors même que je tente à mon tour de pénétrer et de comprendre le monde inhabituel et exceptionnel de Leila au travers de ces phrases relatant le parcours – le trop court parcours – d’une jeune femme fuyant la compassion et le misérabilisme pour privilégier, confie encore son père :

 « La défense énergique, robuste, franche et sans pitié des sujets qu’elle abordait. » 

 

Angoissé à la seule idée de me laisser abuser par un pathos malvenu, je me suis efforcé, au hasard des pages lues et relues avec intérêt, d’en saisir la substantifique moelle. Avec, de temps à autre, la dégustation de ces chapitres souvenirs où je me suis délecté de ces évocations relationnelles mais aussi révélatrices d’un autre art de vivre. C’était hier. Ces pages aussi où l’auteur se laisse aller, avec un grand courage et un usage affiné de la sémantique, à des considérations d’ordre social et politique ou tout simplement humaines, invitant, au hasard du propos, à se poser des questions sur certains comportements de la société.  

Le sel, la terre, la lumière m’apparaissent soudain comme des repères dans mon incapacité à trouver le chemin des mots et le véritable sens du verbe. Celui qui, finalement, donnera modestement de la consistance à mon propos. 

Saint-Matthieu répond un peu, et en ce sens, à mes interrogations : 

 

 « Vous êtes le sel de la terre mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il ne sert plus qu’à être jeté dehors, et foulé aux pieds par les hommes. » 

Ce même sel qui donne le goût et de fait, en pratiquant notamment la charité, parfume la société de valeurs humanistes.

Une introduction à la parabole sur la lumière du monde. Cette lumière qui émanait mystérieusement de Leila : 

« Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée; et on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. » 

 

LE TEMPS, C’EST LA MEMOIRE

Abdelaziz Belhassan Alaoui confirme, à sa façon très personnelle, l’intime conviction de sa fille quant à revendiquer le droit à la différence et à la tolérance :

« Leila était une militante, une farouche défenseuse des autres. Elle se promenait de par le monde pour agir, pour répandre ses idées, ses principes, avec des images, des interviews et surtout des convictions. »

Pour Jean Chrysostome, la lumière chasse les ténèbres du mal. Elle éclaire le chemin et chasse les erreurs. Être la lumière, éclairer la maison, c'est œuvrer en suivant la fraternité afin de montrer la voie à suivre. Cette lumière doit nous guider à faire œuvre de charité tout au long de notre vie jusqu’à rejoindre la flamme de l’Esprit : 

« Ta parole est une lampe à mes pieds et une lumière sur mon sentier.  Si tu donnes ta propre subsistance à celui qui a faim, si tu rassasies l'âme indigente, ta lumière se lèvera sur l'obscurité. » 

Aujourd’hui, à travers l’action militante de la fondation créée à l’initiative de ses proches – sa mère Christine en est tout naturellement la présidente -  et qui porte son nom, l’oeuvre de Leila Alaoui est comme inscrite dans une continuité certaine que m’inspire cette réflexion de Jiddu Krishnamurti, penseur charismatique de grande envergure, aussi intransigeant qu’inclassable  :

« Le temps, c’est la mémoire. L’extase est hors du temps. La félicité de la méditation ne s’inscrit pas dans la durée. La joie devient plaisir dès qu’elle a une continuité. A l’aune du temps des horloges, la félicité de la méditation n’est rien qu’une seconde, mais dans cette seconde s’inscrit le mouvement global de la vie hors le temps, mouvement qui n’a ni commencement ni fin. Dans la méditation, une seconde, c’est l’infini. »

 

Bernard VADON

 

(1) « Off to Ouaga » – Journal d’un deuil impossible– par Abdelaziz Belhassan Alaoui 

Hermann Editeurs et Editions Le Fennec (pour la version commercialisée au Maroc)