MARRAKECH : En l’église catholique de la ville, sous le signe de la tolérance, « La passion de Jeanne d’Arc » a spirituellement éclairé les traditionnelles nuits du ramadan.

Publié le 31 Mai 2018

Entre l'église et la mosquée qui se font pacifiquement face, les participants à cet événement préparé (notre photo également avec Léa Malvy Nencioli, factrice d'orgue et Michel Chanard organiste) .
Entre l'église et la mosquée qui se font pacifiquement face, les participants à cet événement préparé (notre photo également avec Léa Malvy Nencioli, factrice d'orgue et Michel Chanard organiste) .
Entre l'église et la mosquée qui se font pacifiquement face, les participants à cet événement préparé (notre photo également avec Léa Malvy Nencioli, factrice d'orgue et Michel Chanard organiste) .
Entre l'église et la mosquée qui se font pacifiquement face, les participants à cet événement préparé (notre photo également avec Léa Malvy Nencioli, factrice d'orgue et Michel Chanard organiste) .
Entre l'église et la mosquée qui se font pacifiquement face, les participants à cet événement préparé (notre photo également avec Léa Malvy Nencioli, factrice d'orgue et Michel Chanard organiste) .
Entre l'église et la mosquée qui se font pacifiquement face, les participants à cet événement préparé (notre photo également avec Léa Malvy Nencioli, factrice d'orgue et Michel Chanard organiste) .
Entre l'église et la mosquée qui se font pacifiquement face, les participants à cet événement préparé (notre photo également avec Léa Malvy Nencioli, factrice d'orgue et Michel Chanard organiste) .

Entre l'église et la mosquée qui se font pacifiquement face, les participants à cet événement préparé (notre photo également avec Léa Malvy Nencioli, factrice d'orgue et Michel Chanard organiste) .

MARRAKECH

En l’église catholique de la ville, sous le signe de la tolérance, « La passion de Jeanne d’Arc » a spirituellement éclairé les traditionnelles nuits du ramadan.

Si, comme l’estimait André Gide dans son journal, il entre dans toutes les actions humaines plus de hasard que de décision, nul doute que ma rencontre avec Christophe Pomez en charge de l’Institut français à Marrakech, qui accepta, il y a quelques mois, notre invitation à l’un des récitals que nous organisons de temps à autre autour du piano maison, fut au demeurant à l’origine d’un sympathique projet en forme de ciné-concert avec pour tête d’affiche « Jeanne d’Arc » dans une réalisation exceptionnelle signée Carl Theodor Dreyer.

Mystère quantique

Un bel et grand ouvrage que Christophe Pomez nous proposait de mettre en situation quelques mois plus tard. Et cela, alors même que se déroulait notre soirée musicale. Facétie de ce fameux hasard ?

En tout cas, le thème que nous avions choisi était on ne peut mieux de circonstance.

Qu’on en juge : « Quand la musique fait son cinéma » !

Une promenade avec, entre les plans, côté musique, un panel classique de Mozart (Amadeus) à Piazzola (Oblivion)  et Miklos Rozsa (Ben Hur) en passant par Max Steiner (Autant en emporte le vent), Michel Legrand (Les Demoiselles de Rochefort), Maurice Jarre (Laurence d’Arabie)  et autres Khatchaturian (l’Age de glace) et Klauss Badelt (Pirate des Caraïbes) 

Peu importe si d’aucuns affirment sinon assurent que le hasard n’existe pas et s’en réfèrent, à ce titre, à l’une de mes dernières passions, la mystérieuse et captivante théorie d’Everett. Brèche délibérément ouverte sur cet univers quantique qui me fascine et surtout m’interroge.

Cette fameuse théorie d’Everett qui s’approprie notamment le principe selon lequel l’évolution de la fonction d’onde continue à être unitaire surtout, comme l’affirment certains, si on considère tous les univers simultanément. Parallèles ou multiples. Pas évident à comprendre comme d’ailleurs la physique quantique dans son essence.

Bref, nul doute que celle-ci risque de reléguer notre hasard au temps des grimoires.

Et qui sait ouvrir un chemin vers Dieu et démystifier sans pour autant en réduire le sens profond, les énigmatiques voix qui en se manifestant à Jeanne d’Arc ont tracé son incroyable et magnifique destin. Et donné à la démarche « Jeannique » une dimension singulière. Une sorte de mise en valeur du genre féminin. 

Adéquation parfaite

Lorsqu’à notre invitation Christophe Pomez a franchi les portes de l’église des Saints Martyrs de Marrakech et que les premières notes de l’orgue de Denise Masson - installé en tribune il y a quelques décennies et après un très long voyage en bateau – ont résonné sous les doigts de Michel Chanard, notre hôte du moment a, sans hésitation, préfiguré son projet dans cette église. Un lieu original par son architecture et son ambiance feutrée, tamisée par la magie de vitraux aux teintes basiques reprises en échos colorés sur le buffet en bois ordinaire par les compositions récentes et contemporaines du peintre Philippe Hugo Jayat. A cet instant, le choix ne faisait plus de doutes quant à offrir à Dreyer et à son exceptionnelle héroïne un décor à la mesure de leurs personnalités.

Pour un soir, en ce dernier et symbolique 22 mai, le monde de la grande Histoire allait s’ouvrir à la découverte de cette « petite fille lorraine » comme disait Claudel, élevée au rang d’héroïne française, d’emblème de la nation. Un être de foi, de fer et de courage ; une fascinante et troublante héroïne magnifiquement interprétée par la grande comédienne du muet, Renée Falconetti.

Prés de deux heures de présence appuyée pour apprécier l’adéquation parfaite entre l’écriture du cinéaste Carl Theodor Dreyer  et l’aura de Jeanne d’Arc. Une ferveur contenue, une sobre intensité dans la façon de tracer sa route, épée ou stylo à la main, dans la forêt des événements et des symboles.

Selon l’écrivain Michel Bernard, le fond et la forme sont si intimement liés que l’on sort à la fois exalté et fracassé de cette expérience intellectuelle, émotionnelle et physique.

Ainsi, Jeanne – « ce nom banal qui prenait sur elle une inexplicable majesté » et qui arrachera au sire de Baudricourt sa mission salvatrice alors qu’une escorte masculine, subit inconsciemment l’ascendant de la paysanne de Domrémy où elle naquit vers 1412.

Autour d’elle, l’étonnement le dispute à un sentiment d’évidence face à cette « force qui va » pour reprendre le propos de Victor Hugo dans Hernani. 

Passerelle virtuelle

Une incroyable histoire de femme, des interrogatoires sans fin qui la pousseront aux limites de sa résistance puis à une condamnation pour sorcellerie. Une mort atroce décrite avec une rare économie de mots ainsi qu’une bouleversante pudeur, prélude à une renaissance au firmament des sensibilités et des idées jusqu’à la sanctification.

Au delà de certaines et inintéressantes récupérations politiques, une démarche intellectuelle et historique qui n’est pas de nous brosser un portrait inédit de la Pucelle d’Orléans, ou encore d’exhumer des secrets du tréfonds des archives, mais plutôt, de nous faire chevaucher, réfléchir, douter mais aussi agir dans notre propre existence avec, en filigrane, les troublantes voix célestes perçues par Jeanne.

En cette nuit de ramadan, car la démarche des initiateurs de cet événement visait aussi à promouvoir une passerelle virtuelle mais éclairante entre les deux sensibilités chrétiennes et musulmanes,  en ce quartier de la ville où l’église et la mosquée se font pacifiquement face, il en est résulté une manière de spectacle total et somme toute original au cours duquel la musique minutieusement choisie et interprétée – de J.S Bach à Rachmaninoff mais aussi Ropartz, Saint-Saens, Jenkins, Vierne, Widor, Gounod, Host, Lily Boulanger et Sœur Marie Keryouse – par l’organiste et la soprano, avec en contrepoint, les variations vocales portées par cinq récitants mixtes qui ajoutaient à la puissance spirituelle et humaine du propos et à une égalité de maîtrise.

Comme l’écrivait Paul Valéry :

« Entendre, le long des vers, se murmurer le monologue dissolu qui répond à une lecture, la traverse, la soutient d’un contrepoint plus ou moins étroit, l’accompagne continuellement du discours d’une voix seconde, qui parfois éclate. »

Bernard VADON

 

Rédigé par Bernard Vadon

Publié dans #J - 2 - B ( Journal )

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